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Trois mois après le début de la guerre, la Russie sur le chemin de la "déglobalisation"

De très nombreuses enseignes ont fermé leurs portes en Russie depuis le début de la guerre en Ukraine. Ici, une photo prise dans un centre commercial moscovite. [Maxim Shipenkov - keystone]
Les conséquences des sanctions commencent à se faire sentir sur l'économie russe / La Matinale / 1 min. / le 20 mai 2022
Depuis le début du conflit en Ukraine, les sanctions à l'encontre de Moscou se sont multipliées et des centaines d'entreprises ont quitté le territoire russe. De nombreuses importations en provenance d'Europe ou des Etats-Unis n'étant plus possibles, les premières pénuries ont vu le jour et la Russie s'emploie déjà à contourner les sanctions.

C'est une annonce en trompe-l'oeil qu'a faite mercredi l'agence russe de la statistique. Le PIB du pays a augmenté de 3,5% au premier trimestre 2022, par rapport à l'an passé. Une période qui était encore largement épargnée par les sanctions dues à l'offensive en Ukraine.

Les prévisions s'annoncent autrement plus sombres. D'après le ministère russe du Développement économique et la Banque centrale russe, le PIB devrait chuter cette année de 8 à 10%. Un chiffre impressionnant mais pas inédit en Russie, qui avait vu son PIB reculer de 33% lors de la crise économique de 1998 ou encore de 35% en 2015, quand des sanctions après la prise de la Crimée s'étaient ajoutées à une crise monétaire et à une chute des cours pétroliers et gaziers.

Mais les obstacles qui attendent la Russie ne sont aujourd'hui plus les mêmes. Loin d'être uniquement liés à la conjoncture, ils prendront cette fois la forme d'un défi structurel de "déglobalisation" ou de "reglobalisation". Une transformation qui prendra du temps, selon l'aveu même des autorités russes.

"Des années pour reconstruire l'économie russe"

A l'heure actuelle, rien ne permet d'imaginer une fin rapide de la guerre en Ukraine. Le président russe Vladimir Poutine ne semble pas sur le point de faire des concessions et les sanctions occidentales devraient donc perdurer, voire s'accentuer encore dans le temps.

A la mi-avril, le président de la Cour des comptes de Russie, Alexei Koudrine, avait estimé que dans ces conditions, l'économie du pays mettrait "des années à se reconstruire".

Car si les sanctions sont maintenues, c'est un nombre énorme de produits importés que la Fédération de Russie devra remplacer, soit en trouvant d'autres fournisseurs, soit en comptant sur une production nationale. Un chantier titanesque, notamment pour les composants les plus techniques et technologiques.

Les analystes ont confirmé depuis le début de l'offensive que la rupture avec bon nombre des plus grands partenaires commerciaux et puissances technologiques du monde infligerait des dommages profonds et durables à l'économie russe.

Des pénuries et des augmentations de prix déjà visibles

En doublant les taux d'intérêts au début du conflit, la banque centrale russe a réussi à stabiliser la monnaie et à atténuer en partie les dégâts économiques.

Pourtant, les prix de certains produits ont sans surprise pris l'ascenseur. En Sibérie, on évoque le prix des tampons qui a doublé, à Moscou, celui du kilo de bananes qui est passé de 60 à 100 roubles. Et ce ne sont que des exemples parmi des dizaines d'autres.

Le plus frappant reste toutefois les pénuries de matériel basique. Les fabricants textiles ont par exemple déclaré qu'ils manquaient désormais de boutons alors que les banques ont dû raccourcir les reçus pour répondre à une pénurie de papier.

Dans une enquête publiée au mois d'avril auprès des professionnels de la santé, 60% d'entre eux évoquaient avoir également déjà dû faire face à des pénuries: cathéters, matériel de suture ou gants jetables faisaient partie des produits qui manquaient le plus.

Les pièces détachées: de la voiture de tous les jours à l'équipement militaire

L'un des plus importants défis que Moscou doit affronter concerne les pénuries de pièces détachées, qui permettent la maintenance de toute une série de produits.

Dans le cas du secteur automobile, la Russie a par exemple décidé le 12 mai dernier de promulguer un décret autorisant l'allégement des normes de fabrication de véhicules sur son territoire. Les système anti-blocage des roues ou les airbags ne sont ainsi plus nécessaires pour les constructeurs. Moscou a également décidé de réduire drastiquement les normes environnementales des voitures, pour revenir à des exigences... de 1988.

Gina Raimondo, secrétaire américaine au commerce. [Leigh Vogel  - keystone]Gina Raimondo, secrétaire américaine au commerce. [Leigh Vogel - keystone]

Des pénuries qui toucheraient d'ailleurs déjà l'effort de guerre. Selon Gina Raimondo, secrétaire américaine au commerce, la Russie utiliserait déjà des semi-conducteurs de réfrigérateurs et de lave-vaisselle pour effectuer de la maintenance sur de l'équipement militaire utilisé en Ukraine. A terme, les sanctions pourraient donc fortement contrarier "l'opération militaire spéciale" russe, les réserves des arsenaux n'étant pas infinies.

>> Réécouter également l'émission Tout un monde qui évoquait au mois de mars le défi des pièces détachées pour l'aviation russe:

Un Airbus A320 de la compagnie nationale russe Aeroflot (image d'illustration). [Patrick Pleul - Keystone/DPA]Patrick Pleul - Keystone/DPA
La Russie confisque plus de 500 avions de ligne: interview de John Strickland / Tout un monde / 5 min. / le 16 mars 2022

La parade du contournement des sanctions

Pour éviter des problèmes logistiques trop importants, l'économie russe tente tant qu'elle peut de contourner des sanctions, via des réseaux alternatifs. Pour l'import d'une voiture européenne ou américaine, d'un smartphone de dernière génération, on utilise de nouvelles routes, en passant par un pays intermédiaire n'appliquant pas les sanctions, en Asie ou dans le Golfe. Conséquence directe, le prix du produit grimpe en flèche.

Dans un article très documenté, le Figaro évoque notamment les voies tortueuses empruntées pour rendre le commerce possible entre l'Inde et la Russie.

Mais ces parades ne peuvent pas in fine combler l'entier des manques pour l'économie russe. Preuve en est, selon divers rapports, les compagnies d'assurance russes auraient anticipé l'augmentation des vols de voiture dans le pays, car le stock de pièces détachées se fait rare.

D'après Laura Solanko, conseillère principale à l'Institut de la Banque de Finlande pour les économies émergentes, ce ne sont ici que les prémisses. "Les temps vraiment difficiles pour l'économie russe sont encore devant nous (...) Le stock de fournitures et de pièces détachées qui font tourner les entreprises s'épuisera dans quelques mois (...) Dans le même temps, le manque de technologies sophistiquées et d'investissements étrangers entravera la capacité de production de la Russie à l'avenir", déclare-t-elle dans le New York Times.

L'ombre du chômage de masse

Un autre problème de taille pour la Russie concerne le marché de l'emploi. A la fin du mois d'avril, Andrei Turchak, le secrétaire du conseil général du parti au pouvoir à Moscou, estimait qu'environ 600'000 personnes travaillant pour des entreprises étrangères étaient restées inactives depuis le début de la guerre et étaient en passe d'être licenciées.

Les dernières données officielles montraient un chômage stable, autour des 4%, mais les économistes s'attendent à ce que l'effet des sanctions occidentales couplé au départ de centaines d'entreprises mettent du temps à se faire sentir sur le marché du travail. Ajoutons à cela que plusieurs entreprises nationales ont déjà annoncé la suspension et la mise à l'arrêt de nombreux employés, notamment dans les aéroports. Les chiffres pourraient donc être nettement sous-estimés.

Mcdonald's fait partie des groupes qui ont décidé de quitter le marché russe. [Evgenia Novozhenina - reuters]Mcdonald's fait partie des groupes qui ont décidé de quitter le marché russe. [Evgenia Novozhenina - reuters]

Le pétrole et gaz, dernières cartouches de l'économie russe?

Pour garder la tête hors de l'eau, Moscou peut pour l'instant continuer à compter sur ses exportations d'hydrocarbures. Mais avec les multiples décisions européennes et américaines de mettre prochainement fin aux importations en provenance de Russie, le temps semble compté.

Pour écouler leurs stocks, les groupes pétroliers et gaziers russes devront alors se tourner vers d'autres marchés, et spécifiquement vers la Chine ou l'Inde.

Un "pivot" vers l'Asie qui n'est pas si facile à réaliser pour Moscou et qui aura un coût conséquent. Jusqu'à présent, près de 60% des exportations russes de pétrole partaient pour l'Europe, soit trois fois plus que vers la Chine. Si Pékin ou New Dehli ont d'importants besoins en énergie, il est loin d'être sûr qu'ils puissent absorber à terme la totalité du pétrole russe actuellement exporté vers l'Europe.

Des problèmes logistiques devraient également être extrêmement dispendieux. Effectuer un report des exportations vers l'Asie signifierait de très grands travaux d'infrastructures, notamment en pipelines et en gazoducs, qui sont là aussi essentiellement dirigés vers l'Europe pour l'instant.

Un employé vérifie une vanne de gaz à la station de compression Atamanskaya, qui fait partie du gazoduc Power Of Siberia de Gazprom à l'extérieur de la ville extrême-orientale de Svobodny. [Maxim Shemetov - reuters]Un employé vérifie une vanne de gaz à la station de compression Atamanskaya, qui fait partie du gazoduc Power Of Siberia de Gazprom à l'extérieur de la ville extrême-orientale de Svobodny. [Maxim Shemetov - reuters]

Au final, c'est une transformation totale de l'économie russe qui sera nécessaire si ces sanctions s'inscrivent dans le temps. Pour les chancelleries européennes, qui y perdront aussi des plumes, ces sacrifices sont nécessaires pour freiner l'appétit conquérant du maître du Kremlin.

A Moscou en revanche, si l'on admet que les temps seront durs, on s'auto-persuade que ce changement de cap rendra le pays plus résilient et beaucoup moins dépendant d'un Occident jugé hostile.

Tristan Hertig

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