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A 23 francs de l'heure, les coiffeurs genevois rechignent à embaucher à 100%

Le secteur de la coiffure a retrouvé le sourire avec le salaire minimum à Genève, mais il y a aussi le revers de la médaille [RTS]
Le secteur de la coiffure a retrouvé le sourire avec le salaire minimum à Genève, mais il y a aussi le revers de la médaille / 19h30 / 2 min. / le 15 octobre 2021
La coiffure est l'un des secteurs les plus impactés par l'introduction du salaire minimum à Genève. Des travailleurs et travailleuses non qualifiés ont vu leur salaire augmenter de 30%. Revers de la médaille: les patrons n'embauchent plus à temps plein, surtout pour les jeunes.

Le secteur de la coiffure est réputé pour ses bas salaires. Mais depuis l’introduction du salaire minimum de 23 francs à Genève, certains ont retrouvé le sourire: "Bien sûr, ça me fait plaisir d'être mieux payée. Tout le monde a besoin d'un salaire pour vivre, pour qu'on puisse manger et se loger", lance Jessica, aide-coiffeuse dans un salon bernésien.

A 20 ans et sans CFC, la jeune femme est considérée comme non-qualifiée. Selon la Convention collective nationale des coiffeurs, son salaire minimum se situe à 3350 francs brut (3800 francs pour le détenteur d'un CFC). Grâce au salaire minimum en vigueur depuis près d'un an à Genève, Jessica a pu bénéficier d’une augmentation de près de 30%, à 4310 francs. Soit 1000 francs de plus. Pour les détenteurs d'un CFC, c'est une augmentation de 500 francs.

Mis à mal par le Covid

"Cela devient insupportable. Déjà qu'il faut baisser les prix pour rester concurrentiel, ce n'est plus possible, surtout pour des petits instituts comme le nôtre", fulmine le patron de Jessica, Robert Jeannerat. A ce prix-là et sans qualification, la jeune coiffeuse n'a réussi à décrocher qu'un mi-temps: "J'aurais bien voulu travailler à 100%, mais avec le Covid, c'est compliqué. Les patrons veulent des coiffeurs qui ont de l'expérience", déplore-t-elle.

Dans un contexte où les salons de coiffure ont déjà perdu entre 20 et 30% de leur chiffre d'affaires en raison du Covid, l'introduction du plus haut salaire minimum au monde tombait plutôt mal pour beaucoup d'employeurs.

Le président de CoiffureSuisse Damien Ojetti confirme: "Il faut environ 2 ans pour commencer à se faire une clientèle. Les premiers mois sont une prise de risque pour l'employeur. Si le coût salarial est trop élevé, il ne va pas embaucher, ou seulement à temps partiel".

Deux fois et demie son salaire

La faîtière des coiffeurs avait fait recours et demandé une exception au salaire minimum durant quatre ans pour les employés qui sortent d'apprentissage. Le recours ayant été balayé, les coiffeurs genevois doivent se réorganiser. La plupart des employeurs interrogés disent n'engager désormais qu'à 80% au maximum. Chaque fois, les raisons invoquées sont les mêmes: le Covid, mais surtout les 23 francs de l'heure.

"Une coiffeuse qui a de l'expérience et qui a de la clientèle, je n'ai pas de souci pour la payer. Mais un jeune qui sort de l'école, c'est très compliqué", insiste Robert Jeannerat. Pour Jessica, il a décidé de faire une exception. Mais à mi-temps seulement. "J'ai beaucoup hésité à la garder, à ce prix-là. Mais je prends sur moi, car elle mérite d'être formée".

Selon lui, pour qu'un employé soit rentable, il devrait réaliser un chiffre d'affaires équivalent à deux fois et demie son salaire. Impossible pour quelqu'un qui débute. Encore moins lorsqu'il n'a pas fait d'apprentissage.

Amélioration des conditions de travail

Le président de CoiffureSuisse se dit inquiet pour cette tendance au temps partiel, qui vise particulièrement la jeune génération. Mais pour les syndicats, l'impact sur l'emploi reste positif: "Cela ne résout pas dans l’immédiat la problématique du bas salaire. En revanche, c’est une amélioration objective des conditions de travail, parce que c’est finalement travailler moins qu'avant pour le même salaire", affirme Davide De Filippo, président de la Communauté genevoise d'action syndicale (CGAS).

"C'est en forgeant qu'on devient forgeron, rétorque Damien Ojetti. Donc si un jeune ne peut pas se faire la main et obtenir cette expérience dont il a besoin pour gagner sa vie, c'est le serpent qui se mord la queue. Il n'aura jamais la possibilité de grandir".

Cette expérience professionnelle, les jeunes devront désormais l'acquérir au prix fort. Quant aux patrons, beaucoup de ceux que nous avons interrogés semblent ignorer que le salaire minimum genevois prime sur la Convention collective de travail. A partir de l'an prochain, ils s'exposeront à des sanctions s'ils ne respectent pas la volonté populaire.

Feriel Mestiri

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