Modifié le 02 avril 2020 à 22:48

Quelle place pour le climat dans les politiques de relance après la crise?

Les émissions de CO2 sont historiquement basses. Séisme économique mais bénédiction pour l'atmosphère.
Les émissions de CO2 sont historiquement basses. Séisme économique mais bénédiction pour l'atmosphère. 19h30 / 2 min. / le 02 avril 2020
Dans les régions touchées, l'épidémie de coronavirus induit une baisse conséquente des émissions de gaz à effet de serre. Mais le virus ne soignera pas le climat. Au contraire, des ONG craignent que la relance économique post Covid-19 ne fasse passer la lutte pour le climat au second plan. Plusieurs acteurs appellent les politiques à orienter la relance économique dans la bonne direction.

Sur la planète, l'humanité lutte contre le coronavirus. La Chine, première touchée, a imposé fin janvier des mesures de confinement aux populations. Sous le ciel de Wuhan, l'air pur est soudain réapparu. Durant toute la période où l'économie chinoise est restée en berne, quelque 100 millions de tonnes de CO2 n'ont pas été émises. Soit un quart des émissions polluantes en moins.

L'épidémie s'est étendue et l'Europe, à son tour, a éteint ses moteurs, ses réacteurs, et réduit ses chaudières. Une petite trêve pour l'atmosphère, surchargée de CO2 comme jamais en 3 millions d'années.

Mais il ne faut pas surestimer cette baisse des émissions de gaz à effet de serre, avait averti il y a 15 jours le secrétaire général de l'ONU Antonio Guterres: "Nous ne vaincrons pas le changement climatique avec un virus", avait-il affirmé lors d'une conférence de presse à l'occasion de la publication d'un rapport de l'Organisation météorologique mondiale (OMM), confirmant les risques du réchauffement climatique pour la planète.

Eviter les erreurs de 2008

Malgré le ciel bleu en Chine et l'eau limpide à Venise, le Covid-19 ne soignera donc pas le climat. Au contraire. Une fois la pandémie maîtrisée, les ONG craignent que l'environnement ne passe au second plan par rapport à la relance de l'économie. La directrice par intérim de l'association Oxfam, Chema Vera, a ainsi appelé les gouvernements à "éviter de répéter les mêmes erreurs que celles commises après la crise financière mondiale de 2008, lorsque les plans de relance ont provoqué un rebond des émissions" de CO2.

Comme pour appuyer ces craintes, la 26e conférence de l'ONU pour le climat (COP26), prévue en novembre, vient d'être reportée. Dans un tweet, le géopoliticien François Gemenne évoque même une "catastrophe pour le climat":

La crainte est réelle qu'avec la reprise, un effet de rebond se produise. Les aides à l'économie qui seront débloquées dans l'urgence, pourraient profiter d'abord aux secteurs fossiles et aux technologies en place, au détriment des engagement pris pour le climat. D'autant que les prix historiquement bas du pétrole, dus à une consommation en fort recul, rabaissent la concurrence des énergies renouvelables, qui commençaient à faire jeu égal.

"Ne pas replonger dans la folie qui a précédé"

Pour Philippe Roch, ancien directeur de l'Office fédéral de l'environnement, il faut donc impérativement une prise de conscience. "Mais pas seulement pour le climat, pour le mode de vie", précise-t-il. "Il y a de plus en plus de personnes qui prennent aussi les bons aspects de cette crise que nous vivons pour avoir une vie plus simple, plus solidaire aussi, plus attentive aux autres. Mais ce sont des expériences qu'il nous faudra sauver: il faudra faire attention de ne pas replonger dans la folie qui a précédé cette crise et profiter de cette épreuve pour reconstruire un monde plus simple, plus solidaire, plus attentif. Les consciences sont là, mais arrivera-t-on à les mobiliser autant que le virus pour ce changement?"

Philippe Roch reconnaît qu'il existe bel et bien un risque, avec la nécessité de relancer l'économie, de ne pas amorcer de virage radical, de repartir de plus belle comme avant la pandémie. "Si nous repartons sur les mêmes schémas économiques, c'est bien ce qui risque d'arriver", craint-il.

>> L'interview de Philippe Roch dans le 19h30:

Philippe Roch: "Il faut profiter de cette épreuve pour construire un monde meilleur, plus sain, plus solidaire."
19h30 - Publié le 02 avril 2020

>> Lire aussi: Le prix du pétrole chute, les habitants se ruent sur le pétrole

Sauvetage des industries polluantes

Selon Laurence Tubiana, directrice de la Fondation européenne pour le climat, des forces très importantes seraient déjà à l'oeuvre pour demander un ralentissement de la lutte contre le réchauffement climatique. Comme ces compagnies pétrolières et aériennes, qui appellent leurs gouvernements à l'aide. Une aide sans condition.

Certains secteurs de l'industrie automobile auraient déjà demandé un relâchement des normes en matière d'émissions de gaz à effet de serre. Et l'industrie de la pétrochimie tenterait elle aussi de prolonger les délais pour la suppression des plastiques à usages uniques.

"Les dépenses budgétaires qu'on engage dans les six prochains mois, qui vont encore une fois accroître l'endettement des pays, on ne pourra plus les mobiliser l'année prochaine ou celle d'après. Donc il ne faut pas se tromper sur l'allocation de ces ressources", prévient-elle dans un entretien donné au 19h30 de la RTS.

Réflexion sur une sortie de crise

Pour cette économiste, qui a mené les négociations de la Conférence de Paris sur le climat (COP21), des solutions existent et elles sont compétitives, dans le secteur automobile, dans le secteur des énergies renouvelables, des transmissions et dans le secteur agricole.

"C'est un extraordinaire moment de réflexion. Il ne faut pas sortir de la crise comme on y est entrés. Il faut vraiment que l'on s'oriente dans la bonne direction", insiste Laurence Tubiana, en soulignant que ce sont les générations futures qui devront supporter non seulement l'impact du changement climatique, de l'érosion de la biodiversité, mais qui en plus, devront payer les dette d'une relance pour une activité qui devrait être réorientée.

"On ne sortira pas de la crise comme on y est entrés. Et je crois que l'urgence va aider. Les sociétés humaines font toujours comme ça, elle réagissent face aux catastrophes. Là, il y en a une et il faut sortir de la bonne façon".

Si crise sanitaire et crise climatique se rencontrent vraiment dans l'agenda mondial, un tournant pourrait naître. Peut-être l'an prochain, à l'horizon de la COP26.

Feriel Mestiri et Pascal Jeannerat

Publié le 02 avril 2020 à 22:01 - Modifié le 02 avril 2020 à 22:48