Modifié le 23 février 2020 à 10:41

Les pesticides "hautement dangereux" représentent un tiers des ventes

La vente de pesticides jugés dangereux dénoncée par Public Eye et Greenpeace.
La vente de pesticides jugés dangereux dénoncée par Public Eye et Greenpeace. 19h30 / 2 min. / le 21 février 2020
Les cinq plus grandes sociétés d'agrochimie réalisent plus d'un tiers de leur chiffre d'affaires avec des substances "extrêmement dangereuses", révèle jeudi une enquête de Public Eye. En Suisse, 26 substances "hautement dangereuses" sont épandues.

Syngenta en Suisse, mais aussi les allemands BASF et Bayer ainsi que les américains Corteva Agriscience et FMC contrôlent 65% du marché mondial des pesticides, estimé en 2018 à 57,6 milliards de dollars (56,6 milliards de francs).

Une société d'analyse de marché britannique, Phillips McDougall, a obtenu les données détaillées de 40% de ce marché mondial. Sur les 23 milliards des ventes passées sous la loupe, plus de 13 milliards ont été réalisées par les cinq géants de l'agroalimentaire.

L'enquête de Public Eye, menée conjointement avec la branche britannique de Greenpeace, montre que plus d'un tiers (36%) des ventes de 2018, soit 4,8 milliards de dollars, a été réalisé avec des substances classées HHP (highly hazardous pesticides) ou "extrêmement dangereuses".

Selon Laurent Gaberell, responsable de l'agriculture et de la biodiversité chez Public Eye, ces chiffres seraient même sous-évalués, car les données ne concernent que 40% du marché mondial, correspondant aux substances les plus utilisées dans les principaux marchés (47 pays) et pour les principaux segments.

"Protéger la sécurité alimentaire"

Ces cinq multinationales ne commentent pas les chiffres qui leur ont été soumis. Elles répondent via la Fédération internationale CropLife, un lobby visant à défendre les intérêts des géants de l'agrochimie sur tous les continents.

"Un tiers de la production agricole mondiale est perdu par les ravageurs, les maladies et les mauvaises herbes. Et cela pourrait doubler sans l'utilisation de produits phytosanitaires comme les pesticides, y compris les HHP, que les agriculteurs peuvent utiliser en l'absence d'alternatives efficaces", affirme à la RTS Christoph Neumann, directeur des affaires de régulation internationales chez CropLife.

Christoph Neumann

Un pesticide classé comme dangereux ne signifie pas que son utilisation devrait être interdite

Chritoph Neumann, directeur des affaires de régulation internationales chez CropLife
 

Avec une image verte et soucieuse du bien-être de la planète véhiculée sur son site internet, CropLife dit aussi soutenir le Code de conduite international sur la gestion des pesticides de la FAO (l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture).

"Un pesticide classé comme dangereux ne signifie pas que son utilisation devrait être interdite. Il peut toujours être utilisé efficacement par les agriculteurs si, sur la base des évaluations de sécurité locales, il est prouvé qu'il est sûr et ne pose pas de risque non gérable pour la santé humaine et l'environnement", souligne Christoph Neumann.

Selon lui, plusieurs produits considérés comme hautement dangereux par le PAN peuvent jouer un rôle important dans la protection de la sécurité alimentaire et de la santé publique.

Faiblesse des réglementations

Pourtant, la majeure partie des produits les plus toxiques fabriqués par ces cinq géants de l'agrochimie ont été interdits d'utilisation dans l'Union européenne et la Suisse. Les membres de CropLife continuent tout de même d'écouler ces substances dans les pays en développement et émergents où ils réalisent près de 60% de leurs ventes, selon l'enquête des deux ONG.

"Nous reconnaissons pleinement que certains HHP vendus sur les marchés à faibles revenus avec un manque de connaissances sur la gestion des pesticides suscitent des inquiétudes", admet Christoph Neumann, tout en assurant travailler pour le développement de solutions plus innovantes.

Les données analysées montrent que dans les pays à faibles et moyens revenus, la proportion de produits "extrêmement dangereux" s'élève à 45%, principalement en Amérique du Sud et en Asie. Au Brésil, 49% des ventes des cinq membres de CropLife sont des pesticides HHP. En Inde, cette part grimpe à 59%, tandis qu'elle tombe à 11% et 12% en France et en Allemagne.

Pour Public Eye, le constat est clair: "les géants de l'agrochimie profitent de la faiblesse des réglementations pour continuer à vendre leurs produits, en dépit des conséquences dramatiques pour les populations locales et l'environnement".

>> Relire sur ce sujet: Interdit en Suisse, un insecticide est exporté massivement au Brésil

>> Et aussi: Syngenta accusé de vendre au Brésil des pesticides interdits en Suisse

25 millions d'empoisonnements aigus

Dans le détail, les cinq géants de l'agrochimie ont vendu pour 3 milliards de dollars (22% des ventes) de pesticides ayant des effets à long terme sur la santé. Il s'agit de substances classées comme cancérogènes probables ou pouvant affecter le système reproducteur et le développement de l'enfant.

Quatre pour cent des pesticides vendus (600 millions de dollars) sont listés dans la catégorie des substances à la toxicité aigüe extrêmement élevée pour les être humains. "Ces substances causent chaque année 25 millions d'empoisonnements aigus d'agriculteurs, dont 220'000 décès", avance Public Eye.

Les pesticides hautement toxiques pour les abeilles ont généré un revenu cumulé de 1,3 milliard de dollars (10% des ventes) en 2018. L'ONG basée à Lausanne pointe en particulier le Suisse Syngenta comme étant le plus gros vendeur de ces "tueurs d'abeilles".

Plus de 270 tonnes vendues en Suisse

Selon les recherches de Public Eye, les membres de CropLife vendent en Suisse un total de 26 substances actives figurant sur la liste des pesticides hautement dangereux du PAN, pour un volume s'élevant à plus de 270 tonnes (voir le tableau ci-dessous).

Treize de ces 26 substances actives proviennent de Syngenta, le membre de CropLife qui vend le plus grand nombre de ces produits dans le pays.

Le best-seller est de loin le glyphosate. Avec 152 tonnes utilisées en 2018, il représente 56% des pesticides classés "hautement dangereux". Les produits contenant du glyphosate sont commercialisés en Suisse par Bayer et Syngenta. Bien qu'il ait été classé comme cancérogène probable par le Centre international de recherche sur le cancer, le glyphosate est le pesticide le plus utilisé en Suisse et dans le monde.

Derrière le glyphosate se trouve le mancozèbe, l'un des dix pesticides les plus vendus en Suisse (65 tonnes). Ce fongicide est principalement utilisé sur les champs de blé et de pommes de terre. Cette substance est commercialisée en Suisse par tous les membres de CropLife, sauf FMC.

160 substances retirées en 15 ans

L'Office fédéral de l'agriculture (OFAG), qui a la compétence d'interdire la vente ou l'utilisation de produits chimiques sur le territoire suisse, ne veut pas "juger le contenu de la liste du PAN". Il précise avoir engagé des procédures de retrait pour plusieurs substances, notamment le Thiaclopride, le Propiconazole, ou le Diméthoate, "sous réserve de procédures juridiques".

Olivier Félix, responsable du secteur Protection durable des végétaux, précise d'ailleurs que l'OFAG a mis sur pied une procédure qui a abouti au retrait de 160 substances, soit un tiers des molécules autorisées il y a 15 ans.

Olivier Felix

"Indépendamment des propriétés toxicologiques d'une substance, c'est la dose qui fait le poison"

Olivier Félix, responsable du secteur Protection durable des végétaux

Interrogé sur le cas précis du glyphosate, il répond: "un rapport détaillé a été établi par l'Office fédéral de la santé publique et des affaires vétérinaires qui conclut clairement, comme de nombreuses autres agences de sécurité alimentaire, que ce produit ne présente pas de risque".

Quant au mancozèbe et à l'époxiconazole, qui figurent parmi les pesticides les plus utilisés en Suisse, leur maintien est justifié par le fait qu'ils sont "approuvés dans l'Union européenne. Ils devraient faire l’objet d’un réexamen prochainement dans l'UE. Les conclusions de ce réexamen seront analysées et les mesures nécessaires seront prises."

Et de conclure: "Il est important de rappeler qu'indépendamment des propriétés toxicologiques d'une substance, c'est la dose qui fait le poison".

Feriel Mestiri avec Gabriel de Weck

Publié le 21 février 2020 à 19:08 - Modifié le 23 février 2020 à 10:41

Méthodologie de l'enquête

L'enquête de l'ONG Public Eye, réalisée conjointement avec Unearthed, la cellule enquête de la branche britannique de Greenpeace, se base sur des données détaillées obtenues auprès de la société d'analyse de marché Phillips McDougall. Ces données couvrent 40% du marché mondial et documentent les ventes des produits les plus utilisés dans les principaux marchés.

Les données ont été croisées avec la liste des pesticides classés "extrêmement dangereux" par le réseau international Pesticide Action Network (PAN). Cette liste est basée sur l'évaluation d'agences gouvernementales et internationales.