Modifié le 25 août 2019 à 21:49

Viande et climat sont conciliables, voici la recette des scientifiques

Consommer moins de viande fait partie de la solution à la crise climatique.
Consommer moins de viande fait partie de la solution à la crise climatique. 19h30 / 2 min. / le 25 août 2019
Contrairement aux énergies fossiles, la consommation de viande n’est pas à bannir pour contenir le réchauffement de la planète à 1,5°. Mais la quantité doit être réduite et la production optimisée.

Emettrice de 15 milliards de tonnes d'équivalents CO2 (CO2-eq), la production de nourriture compte environ pour un tiers des émissions humaines mondiales de gaz à effet de serre. Sur ces 15 milliards, environ la moitié provient de la production de viande. Selon le rapport du GIEC Climate Change and Land publié mi-août, une réduction des émissions dans ce secteur serait nécessaire pour tenir l'objectif de l'Accord de Paris.

"Si aucun effort n'est fait, cela en impliquerait d'autres plus importants dans d'autres secteurs, comme l'énergie, où le remplacement des ressources fossiles devrait être plus rapide et plus profond", explique Edouard Davin, l'un des coauteurs du rapport. "Il faudrait un recours accru aux bioénergies, ce qui nécessite des terres et pourrait menacer la sécurité alimentaire", poursuit le chercheur de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich.

Consommer moins

La nécessité de réduire la consommation de viande concerne les pays développés, où celle-ci excède de loin une ration saine et durable, surtout en viande rouge. Selon Edouard Davin, une consommation en ligne avec l'objectif 1,5° serait de 15 kilos par an et par personne. En Suisse, cela représenterait une division par trois de la consommation actuelle moyenne, soit proche d'un régime flexitarien, permettant de réduire entre 25% et 50% les émissions de CO2-éq liées à l'alimentation, détaille le scientifique.

>> Evolution de la consommation de viande par habitant, 1949 - 2018 (passez la souris sur le graphique pour obtenir les chiffres détaillés)

Depuis une dizaine d'années, la consommation de viande en Suisse s'est stabilisée à 50 kg par an et par personne. La ration avait culminé en 1987 autour de 60 kilos, après une hausse annuelle constante enregistrée depuis 1949 dans les statistiques de la filière. Selon Proviande, les Suisses se contentaient de 30 kilos de produits carnés par an à l'aube des Trente Glorieuses.

Potentiel de réduction

Selon une étude d'ESU-services de 2015 commandée par le WWF, les Suisses émettent en moyenne 1837 kg de CO2-eq par an pour se nourrir. Le chiffre varie de 2350 kg pour les gros mangeurs de viande et à 1124 pour un végane. Selon cette étude, le régime flexitarien limite les émissions à 1495 kg.

>> Bilan CO2 par régime alimentaire, 2012 (passez la souris sur le graphique pour obtenir les chiffres détaillés)

Au niveau mondial, le GIEC estime que le régime flexitarien (trois quarts de la consommation moyenne actuelle de viande remplacée par des protéines végétales) représenterait une économie de cinq milliards de tonnes de CO2-éq par an en 2050 selon un scénario business as usual. Un régime végane économiserait jusqu'à huit milliards de tonnes, selon le rapport paru en août, soit une division par deux de l'impact climatique de l'alimentation.

>> Potentiel de réduction des émissions de gaz à effet de serre en 2050 (en milliards de tonnes par an) par régime alimentaire / Comparaison par rapport à la situation actuelle

Source: GIEC, Climate Change and Land, IPCC SRCCL, août 2019 Source: GIEC, Climate Change and Land, IPCC SRCCL, août 2019 [DR]

Produire mieux

L'autre levier pour limiter les émissions de gaz à effet de serre de la production animale consiste à optimiser l'élevage. "Pour les bovins par exemple, on peut recourir à des compléments alimentaires comme des graines de lin pour réduire les émissions de méthane", explique Edouard Davin. Le fourrage local est aussi à privilégier face à des aliments d'importation, comme le soja du Brésil par exemple. "D'autant qu'en plus du CO2 lié au transport, ces productions sont souvent issues de terres gagnées par la déforestation".

Selon le rapport du GIEC, le potentiel le plus élevé se trouve dans les pays en développement où l'alimentation des animaux de rente est la moins bonne. Là, l'efficience de l'élevage, y compris en termes d'émissions de gaz à effet de serre, pourrait être améliorée par "la rotation des pâturages, l'introduction de nouvelles variétés de fourrage, le recours aux engrais ou à la modification du pH du sol ou encore le développement de banques de fourrage".

Marge de progression

En Suisse, "l'efficacité de l'élevage est déjà élevée et la marge de progression relativement réduite", estime Edouard Davin. Pour le WWF, cette marge n'existe pas. La quantité de bétail doit être réduite, juge Damian Oettli, responsable marchés. "L'élevage n'est durable qu'en altitude où le pâturage assure l'alimentation des bêtes, mais sur le Plateau suisse, l'importation de fourrage mène à une production de viande qui n'est pas durable", plaide-t-il.

Faisant référence à l'étude d'ESU-services, Damian Oettli chiffre à 16 kilos par personne et par an une consommation durable de viande. "Cela représente trois saucisses par semaine, ou une grosse entrecôte", image-t-il.

La viande, quel avenir?

Les représentants de la filière viande n'excluent pas une diminution de la consommation en Suisse, mais tablent sur la valorisation de la qualité. "Nous disons toujours qu'il ne s'agit pas seulement de quantité. Le prix aussi participe aux revenus, et ce prix il faudrait un jour en parler", milite Regula Kennel.

"Les producteurs doivent être rémunérés pour leurs efforts et souvent la clientèle n'est pas prête à payer le prix", explique la responsable développement de Proviande. Interrogée sur la manière de soutenir les producteurs en ce sens, Regula Kennel salue l'orientation de la Politique agricole 2022+ proposée par le Conseil fédéral cette semaine. Elle rejette par contre l'idée d'une taxe CO2 sur la viande.

>> Regarder l'analyse de Pascal Jeannerat dans le 19h30 dimanche soir:

Pascal Jeannerat: "Si on ne fait rien dans le domaine de l'alimentation, il faudra prendre des mesures extrêmes dans d'autres secteurs".
19h30 - Publié le 25 août 2019

Pascal Jeannerat/kg

Publié le 25 août 2019 à 21:28 - Modifié le 25 août 2019 à 21:49

Le viande de boeuf pollue plus

La viande bovine est la plus coûteuse en émission de gaz à effet de serre. La production d’un kilo de viande de bœuf en Suisse induit l’émission d’environ 15 kg de CO2-eq. Suivent le porc (5 kg) et la volaille (3 kg). Les émissions de la production végétale par kilo est en moyenne dix fois inférieure, selon Edouard Davin.

Produits dérivés

L’alimentation humaine n’est la destination que d’une moitié du tonnage issu de l’élevage d’animaux. De 1% à 10% du poids des carcasses produites est incinéré, selon le GIEC. Les quelque 40% restants servent à la production d’aliments pour animaux ou de composants destinés à l’industrie alimentaire, énergétique, textile, cosmétique ou encore pharmaceutique. Enzymes, vitamines et hormones en font partie.