Modifié le 21 juin 2019 à 11:13

Quand Facebook arrive dans votre porte-monnaie

Le premier visuel du porte-monnaie Calibra qui sortira en 2020
Le premier visuel du porte-monnaie Calibra qui sortira en 2020 [DR]
Le réseau social le plus utilisé en Suisse lance sa propre monnaie et veut créer un internet de l’argent. Le début d’une nouvelle ère?

Après avoir révolutionné les relations sociales de ses deux milliards d’utilisateurs, Facebook s’attaque aux relations financières en lançant l'année prochaine sa propre monnaie, la Libra. Elle permettra notamment aux utilisateurs de faire des transactions rapides par smartphone (comme Twint) ou d’envoyer de l'argent à l’étranger (comme Western Union).

Et après plusieurs mois de rumeurs, on connaît enfin les détails de cette monnaie basée sur la technologie du blockchain. Pas de grande annonce sur scène, mais simplement un communiqué, un livre blanc et quelques responsables offerts aux médias pour les interviews. Cette simplicité dans la communication montre que Facebook veut avancer avec prudence sur ce dossier stratégique pour son avenir. L'entreprise doit en effet se diversifier pour s’éloigner de la loi américaine anti-trust.

Des partenaires pour donner confiance

Une monnaie, c'est avant tout des gens qui y croient. Et Facebook l'a bien compris. La Libra doit dans un premier temps apporter toutes les garanties pour rassurer les futurs utilisateurs. Il y a les partenaires financiers prestigieux (Visa, MasterCard, PayPal), des possibilités d'achats (Uber, Spotify, Booking) ainsi qu'un système simple de portefeuille électronique (Calibra).

Prise dans les scandales sur l'utilisation des données de ses clients, la firme de Menlo Park promet également qu’aucune donnée monétaire du porte-monnaie numérique ne sera divulguée à Facebook, ni vendue. La monnaie n’appartiendra pas non plus à Facebook, mais à une association à but non lucratif basée à Genève, la Libra association. Elle sera composée des vingt-huit membres fondateurs. Les décisions devront être prises aux deux tiers.

Les cryptomonnaies sont légions aujourd'hui. Le bitcoin en est le fer de lance. Mais il s'agit de monnaies souvent spéculatives et volatiles. Là aussi, Facebook propose une parade. La Libra sera un “stablecoin”. Contrairement au bitcoin, elle sera adossée à une réserve de monnaie et de valeurs stables, comme l’euro ou le dollar. Sur le site libra.org, on peut lire "la Libra est entièrement soutenue par une réserve d’actifs réels. Un panier formé de devises et d'actifs sera conservé dans la réserve Libra pour chaque Libra créée, afin de renforcer la confiance envers sa valeur intrinsèque". A plus long terme, quand le lien de confiance sera solidement établi avec les utilisateurs, ont peut imaginer que Facebook et ses partenaires pourront émettre des Libras (créer de la valeur) sans avoir à poser une contrepartie dans une réserve.

Faire adopter une monnaie virtuelle

"Notre priorité est de faire adopter cette monnaie", affirme sur CNBC David Marcus, le Genevois qui pilote le projet Calibra. "Si le succès est au rendez-vous nous pourrons dans quelques années envisager de mettre de nouveaux services à disposition". Comprenez proposer des prêts. Cela pose la question de la monétisation. Car Facebook n'est pas une oeuvre caritative, même si elle promet des taxes low-cost sur les transactions. "Si les gens utilisent Facebook ou le wallet, les revenus publicitaires vont augmenter et c'est suffisant pour nous rétribuer. "Tout va être une question de confiance".

David Marcus, responsable du projet Calibra chez Facebook

Notre priorité est de faire adopter cette monnaie

David Marcus, le genevois qui pilote pour Facebook le projet Calibra

Dans sa communication, le groupe américain, qui possède également WhatsApp et Instagram, mise sur "l'internet de l'argent". Envoyer de l'argent à l'autre bout du monde doit être aussi simple que d'envoyer une photo. Facebook joue la carte de la démocratisation des services financiers. "Certains aspects du système financier ressemblent aux réseaux des télécommunications avant l'ère de l'Internet. Il y a vingt ans, le coût moyen pour l’envoi d'un texto en Europe était de 16 centimes par message. Aujourd'hui il suffit d’avoir un smartphone et un forfait de données de base pour pouvoir communiquer gratuitement dans le monde entier", peut-on lire dans le livre blanc qui présente la monnaie. La Libra vise en priorité les échanges d'argent à longue distance, sachant que 1,7 milliard d'adultes dans le monde n'ont pas de banque et qu'un milliard ont un téléphone portable.

Le rôle de la Suisse

Loin de ces considérations, en Suisse, c'est la Banque nationale qui gère la politique monétaire du pays. Pour l'instant, elle observe le développement de cette monnaie qui sera proposée aux 4 millions de comptes Facebook du pays. "Il est encore trop tôt pour se prononcer sur le projet mais, d'une manière générale, la BNS suit de très près l’évolution dans le domaine de la fintech, afin d'identifier à un stade précoce les développements les plus importants pour son mandat", affirme Alain Kouo, porte-parole de la banque. "Elle en évalue l’impact éventuel sur la politique monétaire et sa mise en oeuvre, ou sur la stabilité financière."

Les autorités fédérales, elles, se réjouissent de l'implantation de la Libra association à Genève. "C'est un signe positif que la Suisse doit jouer un rôle dans un projet international ambitieux, estime Frank Wettstein, porte-parole du Secrétariat d'État aux questions financières internationales. Nous avons été informé du projet par Facebook, mais pas en détail." Désormais, il s'agit de savoir quel rôle va jouer la Suisse. "La nécessité d'obtenir ou non une autorisation dépend des activités prévues en Suisse. Les autorités compétentes, en particulier la FINMA, clarifieront ce point dès qu'une demande correspondante aura été déposée ou que des activités spécifiques seront imminentes". Facebook annonce sa révolution monétaire pour le premier semestre 2020.

Pascal Wassmer

MISE A JOUR 20 juin:

Le gendarme des marchés financiers en Suisse, la Finma, a indiqué jeudi 20 juin "être en contact" avec les initiateurs du projet Libra. "Notre rôle est d'évaluer ces projets du point de vue de la surveillance suisse. Il s'agit de déterminer si les services prévus doivent être autorisés en vertu du droit suisse de surveillance et, dans l'affirmative, quel type d'autorisation sera nécessaire", a déclaré à l'AFP un porte-parole de la Finma, Tobias Lux. "Nous sommes en contact avec les initiateurs du projet", a-t-il dit.

L'association Libra a mis en avant la "neutralité" de la Suisse, ainsi que son "ouverture à la technologie blockchain" (ou chaîne de blocs), un protocole informatique permettant à une communauté d'utilisateurs de tenir en ligne une sorte de grand registre commun, infalsifiable.

AFP

>> Ecouter l'interview dans Forum d'Olivier Depierre, avocat à Genève:

Olivier Depierre, avocat et spécialiste de la blockchain.
DR
Forum - Publié le 19 juin 2019

Publié le 19 juin 2019 à 19:26 - Modifié le 21 juin 2019 à 11:13

Le wallet Calibra ne sera pas déployé partout

Pour le lancement de la monnaie Libra, Facebook a déclaré vouloir toucher les 1,7 milliards de personnes dans le monde qui n'ont pas de compte bancaire. Mais selon le site TechCrunch , le porte-feuille virtuelle de la firme (Calibra) ne sera pas déployé partout dans le monde. Un porte-parole affirme le produit ne sera pas disponible dans les marchés qui se sont opposés à la crypto-monnaie ou qui ont été sanctionnés par les Etats-Unis. Donc si la Libra sera mondiale, l'application de Facebook permettant de l'utiliser sera, elle, indisponible dans certains pays.

Pas de wallet en Chine, en Corée du Nord ou en Iran. Et normalement pas en Inde, où un projet de loi a été déposé pour demander une peine de 10 ans d'emprisonnement pour ceux qui «extraient, détiennent, vendent, transfèrent, disposent, émettent ou négocient des cryptomonnaies».