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"On deviendrait le pays des sondages et des cotes de popularité"

Christophe Darbellay estime si certaines décisions impopulaires doivent être prises et que c'est le rôle du Conseil fédéral. [Sandro Campardo - Keystone]
Christophe Darbellay estime si certaines décisions impopulaires doivent être prises et que c'est le rôle du Conseil fédéral. [Sandro Campardo - Keystone]
Christophe Darbellay est conseiller national valaisan et président du Parti démocrate-chrétien suisse (PDC). Il fait partie des opposants à l'initiative UDC pour l'élection du Conseil fédéral par le peuple.

RTSInfo: Avez-vous peur de laisser le peuple élire le Conseil fédéral?

Christophe Darbellay: Pas du tout. Je n'ai pas peur du peuple, il a voté plus de 200 fois en vingt ans. Là n'est pas le problème. Notre institution fonctionne mieux que dans nos pays voisins. Je n'envie ni la France ni l'Italie! Dans un pays qui comprend 8 millions d'habitants, 26 cantons et 4 langues nationales, on ne peut pas transposer à l'échelle 1:1 ce qui se pratique dans les cantons.

Ce serait l'occasion pour les candidats de faire campagne dans toute la Suisse et ainsi se faire connaître?

J'ai vu en France des affiches de François Hollande la mine déconfite face à Marine Le Pen rayonnante. Avec une élection du Conseil fédéral par le peuple, nous aurons affaire au même scénario, multiplié par sept sièges à pourvoir. Et il faut encore ajouter l'élection du président.

Nous avons l'occasion de parler aux gens lors des campagnes de votations. Quand on a l'un des systèmes le plus stable du monde, on ferait mieux de se serrer les coudes face aux pressions internationales, plutôt que de prendre le risque de le déstabiliser.

Cette initiative favoriserait l'élection de personnalités médiatisées, vous pourriez peut-être devenir conseiller fédéral...

Je parle peut-être contre ma paroisse, mais dans l'intérêt du pays. Ce système verrait un Conseil fédéral suisse allemand issu des grandes villes. Si 3/4 du pays est composé de campagnes et de montagnes, la population vient des villes et c'est là qu'on ira chercher les candidats. Ce Conseil fédéral serait alors loin de ma représentation de la Suisse.

C'est la force de notre pays de représenter les minorités et de profiter d'un système qui s'autorégule et qui évite d'aller trop loin.

Vous avez été l'un des acteurs de l'éviction de Christoph Blocher. Ces stratégies politiques peu transparentes donnent parfois des élus effacés...

Vous trouvez qu'Eveline Widmer-Schlumpf est moins bonne que Christoph Blocher? Moi non (rires)! La caricature de la nuit des longs couteaux n'est pas la réalité. Puis, à la fin, il y a le secret de l'urne. Je reconnais qu'il y a des tactiques politiques. De là à dire que le Conseil fédéral est constitué de souris grises à cause de ce système...

Le gouvernement a tout de même compté de belles personnalités comme Jean-Pascal Delamuraz, Kurt Furgler ou Pascal Couchepin. Je ne crois pas que ça changerait avec cette initiative.

Les récentes élections cantonales ont sacré des personnalités comme Oskar Freysinger (VS) ou Yvan Perrin (NE). Vous craignez que le schéma ne s'applique au Conseil fédéral?

Oskar Freysinger est l'exception qui confirme la règle. Christoph Blocher a aussi été élu dans un exécutif cantonal, mais ça ne s'est pas répété quatre ans plus tard. Le contexte, la personnalité, la région sont autant d'éléments qui entrent en ligne de compte à l'échelon cantonal.

Je signale au passage que plusieurs sections UDC ne soutiennent pas l'initiative. Je pense que l'UDC ne veut pas de cette élection du CF par le peuple, mais qu'elle espère un bon résultat.

L'initiative prévoit des gardes-fous et la loi pourrait régler les problèmes de minorité ou de scrutin, non?

Dans la loi, on peut tout faire. Mais l'article constitutionnel reste clair et très rigide. C'est comme pour l'initiative Weber, au final, il y a très peu de marge de manoeuvre. J'ai de plus en plus de peine avec cette avalanche d'initiatives populaires. On donne des signaux, mais après comment les applique-t-on? Il faut ensuite quatre ans pour savoir comment interpréter la volonté du peuple.

Un conseiller fédéral n'est pas un soldat de partis. Il doit être ministre d'un gouvernement collégial qui est au-dessus de ces guéguerres de partis.

L'ex-conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey estime que cette initiative donnerait davantage de légitimité au CF face à un parlement qui a toujours plus de poids. Qu'en pensez-vous?

Je suis étonné de la position de Micheline Calmy-Rey. Bon ce n'est ni la première ni la dernière fois que je ne suis pas d'accord avec elle. Le Conseil fédéral ne se gêne pas de s'imposer face au Parlement.

Le Conseil fédéral est composé de professionnels entourés d'une armada de responsables de communication et de secrétariats face à un parlement de milice. Ce n'est donc pas si mal que les Chambres puissent taper du poing sur la table de temps en temps face au CF.

La légitimité du Conseil fédéral ne serait-elle finalement pas renforcée avec une élection par le peuple?

Au lieu de s'occuper des problèmes du pays, le Conseil fédéral passerait son temps à faire campagne. On deviendrait le pays des sondages et des cotes de popularité. On aime forcément être aimé, mais certaines décisions impopulaires doivent être prises et c'est le rôle du Conseil fédéral.

Nous risquerions d'avoir un CF des médias ou de tomber dans un système à la Berlusconi, avec des candidats soutenus par des médias et des groupes de presse en mains d'hommes politiques.

Propos recueillis par Lara Gross

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