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"La révision de la LAT est très dangereuse pour la cohésion nationale"

Jean-René Fournier. [Olivier Maire - Keystone]
Jean-René Fournier. [Olivier Maire - Keystone]
Conseiller aux Etats valaisan, le PDC Jean-René Fournier craint que la révision de la LAT crée des injustices en dépossédant de leurs terres les habitants des zones périphériques. Interview.

Le Valaisan Jean-René Fournier est co-président du Comité "Non à la révision ratée de la LAT". Conseiller aux Etats PDC depuis 2007, l'ancien conseiller d'Etat (1997-2009) est aussi membre du comité directeur de l'Union suisse des arts et métiers (USAM).

Alors que le sol est une ressource rare en Suisse, on bétonne 1 m2 par seconde. Ne faut-il pas densifier?

Oui, le sol devient une denrée de plus en plus rare. La plaine du Rhône en Valais rencontre la même problématique que le plateau suisse. Mais la révision de la LAT veut dézoner dans les régions périphériques pour zoner sur le plateau, là où il y a les terres agricoles les plus fertiles. Le remède choisi n'est pas bon.

Quelles solutions préconisez-vous?

La solution, c'est le fédéralisme. Chaque canton doit trouver sa solution. Les situations sont différentes et elles demandent des réponses différenciées. On ne peut pas traiter l'aménagement du territoire de la même manière à Lausanne qu'à Uri. C'est comme si à l'école de recrues on ne distribuait que des souliers de taille 39.

Pourtant, selon la nouvelle LAT, il appartient toujours aux cantons d'élaborer les plans directeurs.

Absolument pas. C'est le langage de ceux qui défendent le projet. La loi impose aux cantons de rédiger dans les cinq ans un nouveau plan soumis aux nouvelles conditions.

L'obligation de construire que vous combattez reste en main des cantons puisqu'elle sera régie par le droit cantonal. Cette marge de manoeuvre est insuffisante selon vous?

C'est le mensonge officiel. Et même si Doris Leuthard dit qu'on va faire du sur-mesure pour le Valais, je n'y crois pas du tout. Ce n'est pas elle qui va appliquer la loi, ce sont les tribunaux, parce qu'il y aura de nombreux recours. Et le Tribunal fédéral va suivre la loi à la lettre, le danger est là. C'est une votation historique, plus que la Lex Weber, et très dangereuse pour la cohésion nationale. On va déposséder les petits propriétaires dans les zones rurales au profit des grosses régies immobilières. C'est une source de révolte!

Mais pour un canton touristique comme le Valais, n'est-ce pas nécessaire de lutter contre le mitage et protéger le paysage sur le long terme?

Absolument, je dirais même sur le court, le moyen et le long terme. Nous devons densifier les communes de la plaine, où vit 70% de la population, mais on ne doit pas déposséder les gens des vallées de leurs terres. Cela engendre des injustices!

Le Valais a-t-il exagéré?

Selon les statistiques fédérales, la consommation du sol paraît disproportionnée (618 m2 par habitant contre 337 en moyenne suisse). Mais cela ne tient pas compte du doublement de notre population en pleine saison. Nous avons les infrastructures pour accueillir ces gens. Finalement, ce qu'on reproche au Valais, c'est son économie touristique.

Mais pourquoi le Valais a besoin de tant de réserves en zones à bâtir?

Le Valais, qui compte 80% de propriétaires fonciers, a démocratisé sa terre contrairement à d'autres cantons. Quand les Valaisans réfléchis sent à leurs terres, c'est en termes de générations. On ne pourra jamais s'accommoder au délai de 15 ans.

Donc il n'y a pas eu d'excès?

Les communes valaisannes ne sont pas toutes des modèles, et la coordination n'est pas optimale. Mais nous n'aurions pas autant de touristes si nous n'avions pas préservé nos paysages. Je ne connais pas de Valaisans qui prend une ou deux semaines de vacances pour les passer à Genève. Par contre, le contraire...

Après la Lex Weber, le Valais se dit encore victime de la politique fédérale. Etes-vous incompris à Berne?

Je ne pense pas. Ce sont les enjeux économiques qui sont tels que, si l'initiative de Pro Natura passait, cela bloquerait le développement des centres urbains qui n'ont des réserves en zones à bâtir que pour 3-4 ans. Cette peur a poussé les cantons et les lobbies économiques à trouver un accord avec les milieux écologiques. Et ils ont sacrifié les zones rurales.

Un autre but de la LAT est de réduire la spéculation foncière. Va-t-on vers une baisse des prix des terrains?

C'est un but déclaré mais il ne sera sûrement pas atteint. Si on dézone dans des villages qui se développent, cela va entraîner une explosion des prix parce qu'on raréfie la terre. C'est dans ces villages que la spéculation va se déplacer.

Vous parlez de raréfaction des terres, mais la loi permet une certaine flexibilité pour s'adapter aux besoins.

La loi est très bien pour une société immobilière ou une banque, qui rentabilisera son investissement sur 15 ans. Un petit propriétaire, il regarde plus loin, pour ses enfants.

Votre comité parle même d'une hausse des loyers. Pourtant, l'ASLOCA soutient la révision.

Elle la soutient seulement parce que l'initiative de Pro Natura fait peur et risquerait de faire exploser le prix des loyers.

Justement, si la LAT est refusée, les Suisses voteront sur l'initiative de Pro Natura. Un pari risqué?

C'est un pari risqué. C'est pour ça que les cantons et l'économie se sont rangés derrière la LAT. Pourtant, l'initiative de Pro Natura part de bons sentiments. On est tous d'accord qu'il faut préserver le paysage et les terres fertiles. Mais je suis persuadé que, d'ici 20 ans, avec cette LAT, le béton nage du plateau va s'accélérer.

Et si la révision de la LAT est acceptée le 3 mars prochain?

J'imagine que le canton du Valais ne pourra pas l'appliquer. Cela appauvrirait 80% de la population; jamais le gouvernement valaisan ne le ferait. On parle en Valais de terrains à dézoner pour 4 à 4,4 milliards de francs. On perdrait à deux niveaux puisque les communes n'auraient pas les moyens d'indemniser totalement les propriétaires et qu'elles se retrouveraient sur endettées. Cela veut dire qu'on devra voir avec le Conseil fédéral comment on peut continuer à vivre ensemble. En Valais, on n'est pas des têtes dures, on suit les lois fédérales. Mais celle là, on ne peut pas l'appliquer.

Propos recueillis par Valentin Tombez

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