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Prix unique du livre : le point de vue d'un opposant

Le marché libre plutôt que le prix unique, voilà le leitmotiv de Pascal Gloor. [Samuel Truempy - Keystone]
Le marché libre plutôt que le prix unique, voilà le leitmotiv de Pascal Gloor. [Samuel Truempy - Keystone]
Le prix unique du livre pourrait faire son grand retour en Suisse, cinq ans après avoir été banni par le Tribunal fédéral. La Loi fédérale sur la réglementation du prix du livre (LPL), combattue par référendum, sera soumise au peuple le 11 mars prochain. Pascal Gloor, vice-président du Parti Pirate Suisse, nous explique pourquoi il s'oppose à cette mesure qu'il juge inutile et contre-productive.

D'un côté, la gauche, une frange minoritaire des partis bourgeois, notamment de nombreux élus romands, les organisations de protection des consommateurs ainsi que les auteurs, éditeurs et libraires. De l'autre, les partis bourgeois, les milieux économiques, un mouvement alémanique de défense des consommateurs, de tendance libérale, et même des libraires frondeurs.


Ces deux camps s'affrontent à couteaux tirés sur le prix unique du livre. Bien que d'accord sur le diagnostic - la faillite du système actuel - ils s'opposent farouchement sur le remède à adopter : prix unique ou marché libre ? Avec la Loi fédérale sur la réglementation du prix du livre (LPL), la politique culturelle - une fois n'est pas coutume - déchaîne les passions.


Pour défendre le point de vue des opposants à la nouvelle législation, nous avons voulu donner la parole à un parti dont on ne parle pas souvent dans les médias : le Parti Pirate Suisse. Pascal Gloor, vice-président et membre fondateur de cette toute jeune formation, fait partie du comité référendaire. Il a bien voulu répondre répondre à nos questions.


RTS: Selon les partisans de la loi, le prix des livres - jugé excessif par à peu près tout le monde - va baisser. Ne faut-il pas s’en réjouir ?


Pascal Gloor : Tout d'abord, je tiens à dire que j’ai toujours vu des tarifs excessifs, même avec le prix unique du livre (qui a existé en Suisse alémanique jusqu'en 2007, NDLR). De plus, la question essentielle est de savoir qui fixe les prix. Or, avec la nouvelle loi, la décision revient à ceux qui n'ont justement pas intérêt à ce que le prix baisse, à savoir les importateurs, qui représentent 80% du marché en Suisse romande. Au final, cette loi ne change rien aux excès, si ce n'est qu'elle les rend obligatoires partout.


Quelle est votre solution pour faire baisser les prix ?


L'idéal serait une liberté totale du marché. Cela passe par les importations parallèles. Il faudrait permettre aux libraires de se procurer les livres au meilleur prix directement à la source en se passant des importateurs. Ceux-ci, grâce à leur quasi-monopole, profitent du fort pouvoir d'achat des Suisses pour gonfler artificiellement les prix. Je regardais à la maison le prix des "Monsieur" et "Madame", ces petits livres pour enfants. Ils sont 6 francs en Suisse alors qu'ils sont vendus 2,10 euros en France. C'est injustifiable !


Même s'il est d'avis contraire, le Conseil fédéral est tenu légalement de soutenir le prix unique du livre, voulu par les Chambres fédérales. [Jean-Christophe Bott - KEYSTONE]Même s'il est d'avis contraire, le Conseil fédéral est tenu légalement de soutenir le prix unique du livre, voulu par les Chambres fédérales. [Jean-Christophe Bott - KEYSTONE]


Refuser la loi, n'est-ce pas mettre en danger les libraires ?


Ca va peut-être choquer, ça va peut-être être contre-productif, mais a-t-on sauvé les boucheries, les fromageries ? Pour moi, l'intérêt des personnes passe avant l'intérêt d'une corporation, aussi importante soit-elle. Si un livre est meilleur marché quelque part - que ce soit dans une librairie indépendante, dans une grande surface ou sur internet -, je ne vois pas de raison d'empêcher les clients de payer moins cher. C'est un peu l'esprit pirate : la liberté des individus comme priorité, avec des garde-fous. Tant qu'il n'y a pas un danger pour la culture, le marché libre est la solution.


Selon les partisans de la loi, les librairies, et surtout les librairies indépendantes, jouent justement un rôle économique et culturel essentiel dans le marché du livre.


De nos jours, les consommateurs veulent pouvoir se rendre à un seul endroit et tout acheter sur place. La différence de prix entre un même livre dans une librairie, dans un grand magasin spécialisé genre FNAC ou dans une grande surface n'est pas énorme, de l'ordre de deux ou trois francs. Par conséquent, franchement, je ne pense pas que le prix unique va pousser les Suisses à retourner dans les librairies. Le monde évolue, et ce n'est pas une loi qui va changer cela.


Les librairies indépendantes sont-elles donc, selon vous, condamnées à disparaître ?


Je ne le pense pas. Certaines personnes seront toujours d'accord de payer davantage pour un service de meilleure qualité. Regardez Swisscom dans le domaine des télécoms : c'est le prestataire le plus cher du pays, et pourtant il représente deux tiers du marché mobile. Un accueil chaleureux, des conseils plus pertinents, une offre personnalisée, une livraison plus rapide, etc. : c'est cette plus-value qualitative qui peut sauver les librairies indépendantes, pas le prix unique. Mais évidemment, si votre petite librairie ne fournit rien de mieux qu'Amazon, elle n'a aucune chance !


Avec la nouvelle loi, la concurrence, ne portant plus sur les prix, va précisément jouer sur la qualité du service.


Oui, on peut voir les choses de cette manière. Mais j'ai plutôt l'impression que le prix unique avantage encore davantage les grandes enseignes. En effet, ces dernières ont, proportionnellement à leur chiffre d'affaires, des frais fixes plus faibles que les autres. De plus, elles peuvent obtenir des rabais de quantité auprès des importateurs en commandant de grandes quantités d'ouvrages. Et, par la loi, on veut leur imposer de vendre au même prix que les autres. En résumé, on oblige les grands groupes à se faire une marge plus importante que les petites librairies. Ca ne me semble pas vraiment en phase avec l'objectif recherché...


Fin janvier, le Conseil fédéral a provoqué la stupéfaction des partisans de la loi en affirmant que les livres achetés par des particuliers sur des sites internet basés à l'étranger ne seraient pas concernés par le prix unique. Qu'en pensez-vous ?


La négociation se fera certainement au cas par cas. Pour ce qui est de la FNAC, qui possède des magasins en Suisse, la Confédération a des moyens de pression et peut s'engager dans un bras de fer pour que la société française respecte le prix unique. Mais face au géant américain Amazon, qui est basé hors de nos frontières et n'a pas de nom de domaine en ".ch", les autorités fédérales ne pourront rien faire.


On le voit, cette loi ne sauvera rien du tout ! La concurrence sur les prix ne se fait pas entre les magasins à l'intérieur de nos frontières, mais entre les vendeurs suisses et ceux présents sur la toile, qui proposent des tarifs beaucoup plus faibles. Avec ou sans la loi, Amazon sera toujours là et sera toujours moins cher. A l'heure du web, c'est la qualité du service qui permettra aux librairies de survivre. Car les lecteurs auront toujours besoin de conseils, et rien ne vaut ceux d'un bon libraire.


Propos recueillis par Didier Kottelat


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La loi sur le prix unique en bref

La Loi fédérale sur la réglementation du prix du livre (LPL) a été adoptée le 18 mars 2011 par le Parlement fédéral. Elle est la concrétisation d'une initiative parlementaire déposée en 2004 par feu le conseiller national Jean-Philippe Maître (PDC/GE).

La LPL introduit un prix unique pour chaque livre, fixé par l'éditeur ou l'importateur. Un rabais de 5% maximum peut être accordé par les libraires. Une remise plus importante est autorisée dans des cas particuliers, notamment lors de la vente de plusieurs exemplaires du même livre.

Monsieur Prix peut intervenir s'il juge que le prix fixé est surfait. En dernier recours, il peut demander au Conseil fédéral de fixer un prix plafond.

Le prix unique s'applique uniquement aux livres neufs rédigés dans une des langues nationales et qui sont édités en Suisse, importés dans le pays à titre professionnel ou commercialisés en Suisse.

La question de savoir si les livres vendus par des sites internet basés à l'étranger sont soumis au prix unique fait l'objet d'une querelle d'interprétation. Il se pourrait que la justice soit amenée à trancher ce cas.

Pour les partisans de la nouvelle législation, le prix unique va permettre de maintenir un réseau de diffusion important en sauvegardant les librairies indépendantes. Ils assurent par ailleurs que la loi va faire baisser les prix.

Du côté des opposants, on estime que la mesure va au contraire conduire à une augmentation des tarifs. Le prix unique, selon eux, va "cimenter le cartel des importateurs" aux dépens des consommateurs suisses.

Le prix du livre a déjà été fixé par le passé en Suisse alémanique. Mais la Commission de la concurrence (Comco) est intervenue et le Tribunal fédéral lui a donné raison en 2007.

En Suisse romande, un accord dans la branche du livre a existé jusqu'en 1992, avant d'être cassé par la Comco.