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Héraut d'un théâtre combattant européen, Milo Rau revient à Vidy

Le metteur en scène Milo Rau. [Jörg Carstensen - AFP]
Théâtre: "La Reprise: Histoire(s) du théâtre (I)" / Vertigo / 6 min. / le 29 mai 2018
Le metteur en scène bernois a repris la direction du Théâtre national de Gand. Effets immédiats: la publication d'un manifeste théâtral radical et un nouveau spectacle sur un crime qui secoue la Belgique.

"La Reprise: Histoire(s) du théâtre (I)". Gasp! Ne vous laissez pas intimider et passez outre ce titre ampoulé. Il se veut une référence au cinéaste Jean-Luc Godard. L'essentiel est toutefois ailleurs: dans le sujet du spectacle et le traitement dudit sujet par l'un des plus passionnants metteurs en scène du théâtre européen d'aujourd'hui, le Bernois Milo Rau.

Crime abject

Avec son équipe et ses comédiens, Milo Rau s'est lancé dans une enquête, suivi d'une sorte de reconstitution, d'un crime abject. En avril 2012, à Liège, quatre individus ont enlevé, torturé et assassiné Ihsane Jarfi à la sortie de l'Open Bar, une boîte de nuit. Son tort: être homosexuel et d'origine maghrébine. Les auteurs ont été arrêtés et jugés en cours d'assise par un jury populaire. Trois d'entre eux ont été condamnés à la prison à perpétuité, le quatrième à une peine de trente ans d'enfermement.

Un théâtre documentaire

Milo Rau et ses comédiens sont allés à la rencontre des proches, de la famille et même des assassins dans leur prison. Le but était de reconstituer et aussi d'éclairer. Par le témoignage d'habitants de Liège, désormais comédiens amateurs sur la scène de "La Reprise". Au final, cette pièce est autant la représentation d'un crime et de ses mécanismes que le portrait d'une ville en crise sociale, usée par le chômage, gangrénée par le racisme et les divisions.

Hier, c'était l'assassinat d'Ihsane Jarfi, aujourd'hui, la ville wallonne fait à nouveau parler d'elle avec une attaque terroriste. Fidèle à ses outils proches du cinéma documentaire, Milo Rau filme ses comédiens en direct, les fait jouer, commenter l'action, offrant plusieurs niveaux de récits à cette matière issue de la réalité.

Un théâtre pour mener bataille

Le metteur en scène a déjà abordé notre sentiment de compassion et notre capacité à l'indifférence et à l'inaction dans la pièce "Compassion. L'histoire de la mitraillette". Il y était question du Congo, de l'industrie minière et des guerres que les Occidentaux provoquent pour s'assurer la mainmise de ces ressources. Milo Rau a également raconté un autre traumatisme belge avec la pièce "Five Easy Pieces", soit l'affaire du meurtrier pédophile Dutroux racontée par une troupe d'enfants-comédiens. Saisissante mise en abîme où l'horreur était racontée avec les mots des potentielles victimes.

Dans le spectacle "Civil Wars", qui se déroulait sous le mode de la confession personnelle des protagonistes-acteurs, Milo Rau abordait déjà la crise morale de nos sociétés occidentales et ses effets au quotidien, notamment la désaffiliation, la rupture sociale et l'extrémisme.

Aujourd'hui à la tête du Théâtre national de Gand, dans une Flandre tentée par le sécessionnisme et les discours xénophobes du parti d'extrême droit Vlaams Blok, Milo Rau remue un peu plus le couteau dans la plaie. "La Reprise : Histoire(s) du théâtre (I)" est le nouvel épisode d'une longue bataille. On souhaite au théâtre d'être le plus fort. Et qu'il parvienne à faire bouger les lignes et les consciences par les débats qu'il suscite. L'échelle est modeste, mais ce serait déjà changer le Monde.

Thierry Sartoretti/ld

"La Reprise : Histoire(s) du théâtre (I)", Vidy-Lausanne, du 30 mai au 2 juin.

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Un manifeste pour le théâtre

Nommé cette année à la direction du Théâtre national de Gand (le NT Gent), Milo Rau et son équipe ont publié le "Manifest van Gent". Son ton volontaire rappelle un autre manifeste issu du monde du cinéma, le Dogma, naguère cher au réalisateur Lars Von Trier, qui proscrivait notamment l'usage de la musique pour accompagner les scènes de cinéma et prônait des tournages caméra à l'épaule et une certaine économie de moyen. Le manifeste a été publié simultanément en flamand, en allemand, en anglais et en français. Il se veut un acte militant pour un nouveau théâtre européen et non nationaliste. Le voici:

1.Il ne s'agit plus seulement de représenter le monde. Il s'agit de le changer. Le but n'est pas de représenter le réel, mais bien de rendre la représentation réelle.

2. Le théâtre n'est pas un produit, c'est un processus de production. La recherche, les castings, les répétitions et les débats connexes doivent être accessibles au public.

3. La paternité du projet incombe entièrement à ceux qui participent aux répétitions et aux représentations, quelle que soit leur fonction – et à personne d'autre.

4. L'adaptation littérale des classiques sur scène est interdite. Si un texte – qu'il émane d'un livre, d'un film ou d'une pièce de théâtre – est utilisé, il ne peut dépasser plus de vingt pour cent de la durée de la représentation.

5. Au moins un quart du temps des répétitions doit se dérouler hors d'un espace théâtral, sachant que l'on entend par espace théâtral tout lieu dans lequel une pièce de théâtre a déjà été répétée ou jouée.

6. Au moins deux langues différentes doivent être parlées sur scène dans chaque production.

7. Au moins deux des acteurs sur scène ne peuvent pas être des acteurs professionnels. Les animaux ne comptent pas, mais ils sont les bienvenus.

8. Le volume total du décor ne doit pas dépasser vingt mètres cubes, c'est-à-dire pouvoir être transportable dans une camionnette de déménagement conduite avec un permis de conduire normal.

9. Au moins une production par saison doit être répétée ou présentée dans une zone de conflit ou de guerre, sans aucune infrastructure culturelle.

10. Chaque production doit avoir été montrée dans minimum dix lieux répartis dans trois pays au moins. Aucune production ne pourra quitter le répertoire de NTGent avant d'avoir atteint ce nombre.

Gand, le 1er mai 2018