Modifié le 17 novembre 2017 à 09:35

D’Annie à Emilie, une affaire de passion sur la scène de Vidy

Une photo du spectacle "Passion Simple" d'Emilie Charriot.
Théâtre: la passion selon Emilie Charriot Vertigo / 5 min. / le 10 novembre 2017
"Passion simple" est un récit autobiographique de la romancière Annie Ernaux ainsi qu'un spectacle signé Emilie Charriot, comédienne et metteuse en scène. Il est à l'affiche de Vidy-Lausanne jusqu'au 22 novembre.

Une femme amoureuse décide de mettre sa vie personnelle entre parenthèses et de ne vivre que pour son homme. Un homme marié, dont elle attend la moindre visite et compte les heures d’absence. Annie Ernaux a écrit cette histoire en 1991. A l'époque, l'auteure française, réputée féministe, avait créé la polémique, avec cette histoire qui semblait aller à rebours des aspirations féminines à l’indépendance et à l’épanouissement personnel.

Une période décrite avec minutie

Mais "Passion simple" n’est pas un manifeste réactionnaire. Il se contente d’être le compte-rendu d’un sentiment humain et d’une période d’existence décrite avec minutie et absence de jugement moral. Coup de folie, période à l’intensité folle, cette passion signée Annie Ernaux ne pouvait qu'intéresser Emilie Charriot, comédienne et metteuse en scène, qui empoigne avec bonheur des textes qui traitent des émotions exacerbées et des rapports amoureux avec une dimension sociale ou politique.

>> Ecouter "Nectar", ce que la scène apporte au roman:

Émilie Charriot dans "Passion simple" sur la scène du théâtre de Vidy-Lausanne.
Agnès Mellon - Vidy.ch
Nectar - Publié le 09 novembre 2017

Le spectacle donne à entendre les mots d’Annie Ernaux. Ils sont portés par une Émilie Charriot seule en scène, vêtue sobrement d’un pantalon noir et d’une chemise blanche. Éclairage minimal, gestuelle fine et précise de celle qui raconte et ressent. "Passion simple" explore aussi d’autres relations poussées à leur paroxysme. Celle qu'entretient Emilie Charriot avec le théâtre depuis son enfance en région parisienne qui la mènera à pousser un jour la porte de la Manufacture, la Haute école romande des arts de la scène.

C’est au tour de Nora, 14 ans, également seule sur le plateau, de porter les mots d’Emilie: quand elle se lance dans un projet, elle n’en dort plus, parfois un an à l’avance, dévorée par le trac et pourtant déterminée, jusqu'au-boutiste, droite dans ses intentions, convoquant les écrits de l’auteur autrichien Peter Handke tel un mantra: "évite les arrière-pensées, ne tais rien, sois doux et fort…"

Des chansons d'amour et de rupture

Et puis il y a les chansons de variété: la "Lambada", "Tout doucement" de Bibie ou "Quand j’entends siffler le train" de Richard Anthony… des chansons françaises de toutes époques. Elles aussi ne parlent que de passions, d’amour et de ruptures. Nous les connaissons par cœur et quand elles passent à la radio, nous rappelle Annie Ernaux, pour peu qu’on soit dans cet état amoureux, un peu nigaud dopé, on a l'impression qu'elles sont autant de messages personnels ou de miroirs de notre état.

"Passion simple", le spectacle, débute dans les guirlandes d’ampoules. Le public se sent  une sorte de discothèque à l’ambiance feutrée et mélancolique. Sur scène, assis sur une sorte de petit kiosque à roulettes qui disparaîtra ensuite pour laisser le plateau nu, voici le duo de musiciens Billie Bird et Marcin de Morsier, jouant ces rengaines comme s’ils étaient au coin du feu dans le salon. Le puzzle des trois récits -  chanson, passion théâtrale et passion amoureuse - va résonner comme un jeu d’échos.

>> A voir, le reportage de "La Puce à l'Oreille":

Reportage sur "Passion simple" d'Emilie Charriot
La puce à l'oreille - Publié le 16 novembre 2017

Thierry Sartoretti/mh

"Passion simple", Théâtre de Vidy-Lausanne, jusqu'au 22 novembre 2017

Publié le 16 novembre 2017 à 15:05 - Modifié le 17 novembre 2017 à 09:35

Emilie Charriot, une signature théâtrale qui fait mouche

"Passion simple" est le quatrième spectacle de la jeune metteuse en scène lausannoise Emilie Charriot. Il affiche directement complet alors que ses précédentes créations tournent en parallèle en France. Comment expliquer un tel succès?

Il y a bien sûr et d’abord son talent et déjà, un style. Cette metteuse en scène choisit la sobriété absolue. Chez Émilie Charriot, la scène est tout nue. Pour laisser toute la place au texte et aux porteurs de ce dernier, les comédiens. Un jeu très fin d’éclairage suffit à souligner les enjeux, encadrer les intentions.
Ensuite, il y a les textes. Ils ne viennent pas forcément du théâtre et parlent de la société d'aujourd'hui avec une envie d’aborder la question de l’amour sous un angle social ou politique. On doit par exemple à Emilie Charriot une adaptation de "King Kong Théorie", l’essai féministe de Virginie Despentes. Ou un texte de l'auteur romand Antoine Jaccoud sur notre rapport aux animaux. Et quand elle joue du Tchekhov – la pièce Ivanov – Émilie Charriot s'autorise des coups de ciseaux et des remaniements de scènes pour mieux coller à ses intentions.

Enfin, Émilie Charriot a une sensibilité musicale. Chez elle, la musique est porteuse de sens et de vibration. Elle n’est pas là pour faire joli ou pour masquer un bruit de machinerie théâtrale. Ça peut être un brûlot de Nina Simone, la Marseillaise en fanfare et chorale ou un tube de Joe Dassin.