Les 3 A: Aix, Arles, Avignon

A3 pour Avignon, Aix-en-Provence et Arles. Regards sur le passé et l'actualité de ces hauts lieux…

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Avignon, Aix-en-Provence, Arles. Ces 3 villes forment un triangle magique, au Sud de la France. Elles concentrent au début de l'été des centaines de milliers de visiteurs qui ont soif non seulement de beaux paysages et du doux chant des cigales, mais aussi d'une offre culturelle remarquable, dont la réputation est largement internationale.

Le directeur du Festival d'Avignon Olivier Py lors de la présentation du programme de la 71e édition, le 22 mars 2017.
Vertigo - Publié le 05 juillet 2017
 

A comme Avignon

C'est lui le plus ancien, celui qui draine aussi le plus grand nombre de spectateurs. La légende dit que c'est Jean Vilar qui le fonde en 1947. Jean Vilar (comédien, metteur en scène, directeur de théâtre) avait composé un programme tout simple, qui tenait en 5 mots: "Le ciel, la nuit, le texte, le peuple, la fête".

Portrait pris en novembre 1958, de Jean Vilar, directeur du TNP - Théâtre National Populaire.
Portrait pris en novembre 1958, de Jean Vilar, directeur du TNP - Théâtre National Populaire. [AFP]
 

Le ciel: parce que la scène de départ, le lieu où tout va commencer, c'est la cour d'honneur du Palais des Papes, immense rectangle à ciel ouvert.

La nuit: la nuit tout change. On ne travaille pas, la nuit le peuple peut enfin accéder à la culture, réfléchir, se passionner, se divertir...

Le texte: ce sera Shakespeare, le parrain de l'aventure Avignon. Comme Mozart guide les premiers pas du Festival d'Aix (qui voit le jour l'année suivante), à Avignon Shakespeare sera le gardien de la grande ambition que Jean Vilar nourrit pour son festival: donner au peuple de la difficulté, du sens, des mots.

Le peuple, la fête: le peuple est derrière chacune des idées directrices de Vilar, et la fête est le résultat de la jeunesse qui s'y retrouve, de la variété des publics, et il faut bien le dire, du succès foudroyant, renversant, de ce festival.

Mais derrière Jean Vilar se cache un autre fondateur, resté longtemps caché. C'est René Char, le poète et résistant, natif de L'Isle-sur-la-Sorgue, toute proche d'Avignon… René Char a pris les armes et cessé d'écrire, pendant toute la durée de la guerre. C'est lui qui va imaginer une modeste "semaine d'art dramatique", qui deviendra par la suite la rencontre incontournable que l'on sait, grâce à l'engagement de Jean Vilar.

Et puis n'oublions pas Gérard Philippe, grand compagnon de l'aventure avignonnaise, comédien et acteur engagé, membre du parti communiste.

A comme Aix

Quand on parle du festival d'Aix-en-Provence, celui dont le nom revient d'habitude, c'est Gabriel Dussurget (1904-1996), à la fois amateur d'art et mélomane averti. Cinéma à Cannes, théâtre à Avignon… pourquoi ne pas créer un festival d'art lyrique, se dit-il? C'est chose faite en 1948, mais derrière cette création se cache un personnage étonnant, haut en couleur, celui de Lily Pastré.

Née Marie-Louise Double de Saint-Lambert le 9 décembre 1891, Lily Pastré appartenait à une famille d'esthètes philanthropes. Elle vivra dans la région de Marseille. Riche – et même très riche -, elle va dépenser une bonne partie de sa fortune pour faire vivre la culture, et elle protégera bon nombre d'intellectuels et d'artistes durant l'Occupation: parmi celles et ceux qui lui doivent la vie, on peut citer Lily Laskine, Youra Guller, Monique Haas et surtout la pianiste Clara Haskil. Lily Pastré offre gîte, couvert, protection, elle paie l'opération qui sauvera Clara Haskil d'une tumeur au cerveau. Elle utilisera son influence pour passer outre les lois nazies qui menacent les artistes juifs notamment.

Au sortir de la guerre, elle sera l'artisane discrète – mais ô combien généreuse – de la création de ce nouveau festival lyrique, qui va s'installer dans la cour de l'Archevêché, au cœur de la ville d'Aix-en-Provence.

A comme Arles

C'est en 1970 que les rencontres d'Arles vont voir le jour. Ils sont 3 à se partager la paternité de ces rencontres: l'écrivain Michel Tournier, l'historien Jean-Maurice Rouquette, et Lucien Clergue, photographe autodidacte, décédé il y a 3 ans, à l'âge de 80 ans.

Là aussi, il y a une révolte et une révolution en toile de fond. Aix et Avignon sont le fruit d'actes de résistants, le rêve devenu réalité de personnalités fortes. Arles, ses prémices, on les retrouve dans la "révolution" de 1968…

Lucien Clergue est le premier autodidacte en France à être reçu Docteur ès-Lettres avec option "Photographie" à l'Université de Provence, Marseille, en 1979. Sa thèse publiée sous le titre "Langage des sables" ne comporte aucun mot, seulement des images, c'est l'écriture avec la lumière.

Quoi d'étonnant à ce qu'une personnalité telle que la sienne accompagne une manifestation aussi vibrante et rayonnante que les Rencontres d'Arles?

Le photographe français Lucien Clergue pose devant un collage représentant toute sa carrière, le 06 juillet 2004 a l'Abbaye de Montmajour à Arles.
Le photographe français Lucien Clergue pose devant un collage représentant toute sa carrière, le 06 juillet 2004 a l'Abbaye de Montmajour à Arles. [Dominique Faget - AFP]
 

 

 

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La rencontre avec des lieux fondateurs

Avignon, c'est la Cour d'honneur du Palais des Papes, bien sûr. L'un ne va pas sans l'autre. 2000 spectateurs peuvent s'y réunir. C'est là que naît le festival en 1947 avec "La Tragédie du roi Richard II" de William Shakespeare, mise en scène par Jean Vilar. Ce sera longtemps le cœur, le centre vital du festival, même si au milieu des années 60, succès oblige, de nouveaux lieux vont s'ouvrir. 

Aix-en-Provence: la cour de l'Archevêché. Au départ, tout est improvisé, à l'image de la scène principale du festival, cette scène de l'Archevêché qui au fil des ans sera reconstruite, agrandie, modifiée, comme la mue d'un serpent, pour s'adapter à un public grandissant, et à une ambition artistique également croissante…

Mais d'autres lieux vont s'ajouter aussi, notamment le superbe Grand théâtre de Provence, à l'acoustique splendide, et trois autres lieux pleins de grâce se prêtent à accueillir les différentes propositions du festival, dans une cour ombragée, dans le conservatoire, et au théâtre du jeu de Paume.

Aix: la cour de l'Archevêché.
Aix: la cour de l'Archevêché. [Camille Moirenc - AFP]
 

Arles: c'est la ville entière qui s'ouvre, qui se déploie, et qui devient un lieu d'exposition le temps des Rencontres. Le caractère non-institutionnel, le côté improvisé, se sont conservés au fil des années. Chapelles du XIIe ou bâtiments industriels du XIXe, friches, tous sont ouverts au public pendant la durée du festival.

Les rencontres photographiques d'Arles envahissent la ville.
Les rencontres photographiques d'Arles envahissent la ville. [Guy Bouchet - AFP]
 

 

 

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Élitisme? Démocratisation de la culture?

À qui s'adressent ces festivals? Qui y va, et quelles contradictions relève-ton entre les idéaux généreux des débuts, des fondateurs, et la "festivalisation" massive de la culture à laquelle on assiste depuis quelques décennies?

La cour d'honneur.
La cour d'honneur. [Isabelle Carceles - RTS]
 

Avignon

Pour Olivier Py, directeur du Festival d'Avignon depuis 2013, pas de doute possible: la programmation attire un public en moyenne plutôt jeune, très mélangé quant à sa provenance sociale et géographique, un public aussi très exigeant. Le spectacle plébiscité cet année, avant même l'ouverture du festival, c'est celui de Dorothée Munyaneza, "Unwanted", qui traite des femmes violées au Rwanda…

>> À lire l'article La 71e édition du Festival d'Avignon placée sous le signe des femmes

L'un des projets menés par Olivier Py, c'est l'atelier de la pensée: des rendez-vous publics, gratuits, où le débat est lancé par des grandes pointures, artistes et intellectuels mêlés.

Le directeur du Festival d'Avignon Olivier Py lors de la présentation du programme de la 71e édition, le 22 mars 2017.
Vertigo - Publié le 05 juillet 2017
 

Et puis, cette année, il y a ce feuilleton très attendu, le rendez-vous quotidien avec le spectacle monté par Christine Taubira, ancienne garde des Sceaux: dans ce "feuilleton", seront abordés des thèmes - le travail, les violences faites aux femmes, la guerre, la peine de mort, la colonisation - égrenés durant 14 épisodes, avec des lectures de grands auteurs, et des comédiens amateurs.

Un projet aussi politique que poétique, donné en plein air, dans le jardin Ceccano, gratuitement, tous les midis.

 

 

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Aix-en-Provence

Le directeur actuel du festival d'Aix-en-Provence, Bernard Foccroulle, a réussi à stabiliser la situation financière du festival – comme il l'avait fait auparavant à la Monnaie, à Bruxelles, puis à la Scala de Milan. Mais il n'est pas qu'un magicien du livre de comptes, c'est aussi quelqu'un d'engagé au plan artistique et social.

Bernard Foccroulle a assuré le rayonnement international de l'Académie européenne de musique, ce centre de formation musical qui accompagne le festival, et qui lui fournit régulièrement de nouveaux talents. Quant au partage démocratique de la culture, c'est un de ses chevaux de bataille.

Bernard Foccroulle.
Bernard Foccroulle. [Boris Horvat - AFP]
 

"Passerelles" est un service éducatif et socio-artistique du Festival, créé par Bernard Foccroulle à son arrivée à Aix, à l'image de son souci de transmission de la culture, ce service assure pendant l'année l'initiation au monde lyrique, par divers moyens, comme la découverte des métiers techniques et artistiques de l'opéra…

Et puis, signe fort cette année, l'ouverture du Festival avec le "Pinocchio", de Joël Pommerat, musique de Philippe Boesmans. Un spectacle tout public, d'abord. Ensuite, Pommerat étant quelqu'un de très engagé socialement lui aussi, son travail est à la fois fantastique et réaliste, et d'une beauté plastique stupéfiante.

Les Rencontres d'Arles

Sam Stourdzé, à propos de la question de la démocratisation, de l'accès à tous de la culture – entre autres photographique - s'engage lui aussi au niveau pédagogique. Ses réponses: donner accès aux expositions au moment où les enfants reprennent l'école, avec "la rentrée en images", des visites guidées spécialement adressées aux écoliers, et offrir par l'intermédiaire d'Internet un accès généralisé à l'éducation à l'image par le biais d'un jeu et d'une plateforme gratuite.

Sam Stourdzé ajoute que, avec ses homologues Bernard Foccroulle et Olivier Py, il "partage un sentiment de responsabilité à l'égard de la région et à l'égard de l'ensemble des acteurs culturels. Nous savons que nous avons un rôle social pour ramener à la culture des personnes qui n'y iraient pas spontanément".

Sam Stourdzé, directeur des Rencontres d’Arles.
Vertigo - Publié le 06 juillet 2017
 

Les A3 et leurs projets

Les trois festivals, proches géographiquement et dans leurs préoccupations générales, sont en contact. Voici ce qu'en dit Bernard Foccroulle, directeur du festival d'Aix-en-Provence:

"Ces trois institutions entretiennent des relations profondes depuis de nombreuses années et je suis en contact régulier avec Olivier Py et Sam Stourdzé, avec qui je partage une vision commune du rôle de l'art et des institutions culturelles dans la société.

Nous travaillons en étroite collaboration avec les équipes du Festival d'Avignon sur plusieurs projets liés aux technologies numériques. Nous avons par exemple développé ensemble l’année dernière un programme de captations immersives 360° de plusieurs de nos créations, pour offrir aux spectateurs une nouvelle approche du spectacle vivant.

Les Rencontres d'Arles et le Festival d'Aix-en-Provence sont impliqués aux côtés d'autres structures culturelles locales dans le projet "MP2018" qui proposera à partir du 14 février 2018 une série de manifestations artistiques dans toutes la région autour du thème Quel Amour!"

 

 

Cour d'honneur du Palais des papes.
Cour d'honneur du Palais des papes. [christophe raynaud de lage - festival-avignon.com]
 

Crédits

Une proposition d'Isabelle Carcelès.

Tous les épisodes de la série "3A: Avignon, Aix-en-Provence, Arles", diffusés dans "Vertigo" du 3 au 13 juillet 2017 sont à réécouter sur PLAY RTS.

Réalisation web: Lara Donnet

RTS Culture

Juillet 2017