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"Ôss", la fantastique croisière dansante de Marlene Monteiro Freitas

Une photo du spectacle "Ôss" de Marlene Monteiro Freitas et Dançando com a diferença. [Théâtre Vidy-Lausanne - Laurent Phillipe]
Ôss, de Marlene Monteiro Freitas et Dançando com a diferença / Vertigo / 5 min. / le 23 mai 2024
Au théâtre Vidy-Lausanne les 25 et 26 mai, la chorégraphe capverdienne Marlene Monteiro Freitas présente sa dernière création intitulée "Ôss", avec la troupe d'artistes en situation de handicap Dançando com a diferença. Une révélation.

"Ôss", ça se traduit par "Oh!" A prononcer la bouche bien ouverte en signe de stupéfaction et d'enthousiasme. Devant nous, il se passe quelque chose d'inouï, de jamais ou rarement vu et on peut légitimement s'exclamer "Ôss!"

Seule ou à la tête de sa compagnie, la danseuse et chorégraphe Marlene Monteiro Freitas n'est pas du genre mou ou sage et tranquillou. Chez elle, c'est un esprit frappeur dada-vaudou-carnavalesque-créole-surréaliste qui agite et secoue ses créations, lesquelles ne semblent avoir pour limites que celles, mécaniques, de notre corps. Venue récemment à l'ADC de Genève et à Vidy-Lausanne avec deux batteurs frappadingues, elle incarnait sur scène une armée de personnages semblant droit sortis des tableaux de Jérôme Bosch. Cela s'appelait "Guintche". Une guinche de Saint-Guy assurément, délicieusement orgiaque et extravertie.

Faire exploser les cadres et les clichés

La voici de retour avec "Ôss", même esprit, autres interprètes. Marlene Monteiro Freitas reste en coulisse et ce sont les neuf artistes de la compagnie Dançando com a diferença qui tiennent le plateau. Un premier point commun avec leur chorégraphe: l'insularité et la langue. La troupe vient de Madère, cette volcanique cousine lusophone de l'archipel capverdien. Un deuxième point commun: la volonté de faire exploser les cadres et les clichés.

Les neuf interprètes de cette compagnie sont en situation de handicap. Toutes sortes de handicaps, plus ou moins visibles ou impactants dès lors qu'il s'agit de créer un spectacle de danse. Cela peut être, par exemple, une absence de jambes, de la trisomie 21 ou des muscles incontrôlables. Précisons, et c'est un point important, que ces artistes sont d'abord et avant tout des professionnels, toutes et tous rompus au rythme des créations chorégraphiques et des tournées. Tout en jouant dans "Ôss", la compagnie Dançando com a diferença vient ainsi de collaborer dans ce même théâtre de Vidy-Lausanne avec La Ribot pour créer "Happy Island".

La troupe Dançando com a diferença dans le spectacle "Ôss". [Laurent Philippe/divergence-imag - Laurent Philippe]
La troupe Dançando com a diferença dans le spectacle "Ôss". [Laurent Philippe/divergence-imag - Laurent Philippe]

Force et fragilité de nos corps

Que nous raconte "Ôss"? Il est ici question de force et de fragilité de nos corps et de nos esprits. On a l'impression d'embarquer sur un paquebot de croisière avec son équipage tout de blanc vêtu et ses rituels quotidiens, de la cloche du repas de midi au ballet des stewards. Sur ce navire, on trouve aussi une infirmerie où l'on soigne tous les bobos et une salle de spectacle où chacun et chacune peut lâcher les chiens. Et comme dans une fameuse série télévisée américaine, il y a bien sûr des histoires d'amour à bord. Cette interprétation en vaut une autre. Proposée à Marlene Monteiro Freitas, elle a reçu un éclat de rire pour validation.

Au Festival zurichois Theaterspektakel où "Ôss" est passé l'automne dernier, le public a d'abord été stupéfait devant cette proposition hors normes, avant d'offrir une standing ovation à toute la troupe. Oui, cette création est assurément "oh!".

Thierry Sartoretti/ld

"Ôss" de Marlene Monteiro Freitas, avec la troupe Dançando com a diferença, théâtre Vidy-Lausanne (VD), les 25 et 26 mai 2024.

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Au théâtre, au cinéma, le handicap n'en est plus un

En Suisse, la troupe zurichoise du Theater Hora a reçu le Grand prix suisse du théâtre en 2016. Mis en scène par Milo Rau, la troupe a créé un spectacle resté dans les annales du Schauspielhaus pour son audace et sa pertinence: "Les 120 journées de Sodome", d'après Pasolini.

Fêtant quarante ans de créations, le théâtre genevois de l'Esquisse a rempli les salles cette année avec son double spectacle "Fables" et "Place Saint-Sulpice" dans le cadre du Festival Antigel.

Au cinéma, la comédie "Un p'tit truc en plus" de Artus est un triomphe populaire dans les salles françaises avec 3,5 millions d'entrées. L'équipe du film a eu droit à une montée des marches festive et remarquée au Festival de Cannes, manifestation où le jury de la Semaine de la critique vient de décerner son grand prix au film "Simon de la montaña" du réalisateur argentin Federico Luis.

Le point commun de toutes ces créations: elles sont toutes portées par des artistes en situation de handicap. Mieux, ce sont des succès dépassant largement le public directement concerné par cette thématique. Ces œuvres, très différentes, ne forment pas un trend, mais signalent un changement de regard.

Pour Claire Blanchard-Buffon, journaliste elle-même en situation de handicap, questionnée dans l'émission Vertigo du 23 mai, on est passé d'une "vision parcellaire ou cliché du handicap à l'acceptation des différences, qu'elles soient dans le physique ou dans l'aspect (…) Une nouvelle génération accepte d'aller chercher l'être en lui et non pas son image ou la coquille".