Modifié le 30 janvier 2020 à 09:56

"SapphoX", l'île de Lesbos entre érotisme et tragédie

"SapphoX" de Sarah Jane Moloney, mise en scène signée Anna Lemonaki.
Théâtre: "SapphoX" au Poche à Genève Vertigo / 6 min. / le 28 janvier 2020
Au Poche de Genève, la pièce de théâtre "SapphoX", mise en scène par Anna Lemonaki sur un texte de Sarah Jane Moloney, collisionne une poétesse antique et la crise de migrants. Attention secousses!

La voici! Ressuscitée de l’Antiquité grecque et capturée comme un thon dans les filets d’un chalutier. Âmes sensibles s’abstenir. Sappho la grande poétesse, alias la comédienne Marie-Madeleine Pasquier, n’en mène pas large sur la scène du Poche à Genève. Suspendue à une grue, empêtrée dans son filet et martyrisée par une policière grecque. La comédienne Christina Antonorakis lui balance des bouteilles en plastique vides sur la figure, l’asperge de sel, de sang, d’eau et l’invective: "Vous savez ce qu’on dit? Que ce sont les larmes de Lesbos qui assaisonnent la Méditerranée?"

Lesbos est une île, dressée sur la mer Egée à quinze kilomètres à peine des côtes turques. Sappho est née là, vers 630 avant notre ère. Elle aimait l’amour, Sappho. Et les filles, à une époque où la sexualité de ces messieurs était très libre, mais celle des femmes peu ou prou dans la même situation domestique qu’aujourd’hui. Comprenez tolérée plus qu’acceptée par la société.

La liberté en échange des mots manquants

Sappho a écrit des poèmes érotiques, des milliers de vers, semble-t-il, mais seuls quelques fragments sont parvenus jusqu’à nous. Comment connaître l’entier de l’œuvre? En ramenant Sappho des Enfers antiques, tel est le propos de départ de "SapphoX", texte tout frais de la jeune dramaturge suisse Sarah Jane Moloney, porté pour la première fois au théâtre.

Revenue du monde d’Hadès, Sappho n’a pas sa tête des meilleurs jours. Un peu zombie avec ce maquillage qui la défigure. Sur scène, l’interrogatoire peut commencer: la liberté en échange des mots manquants. Sappho se rebiffe, elle ne reconnaît plus son île.

Ce bout de terre planté d’oliviers, ce port de Mytilène d’où s’absentaient les hommes pour de longues périodes de navigations, s’est transformé au fil du temps: lieu de pèlerinage pour les touristes lesbiennes et désormais sinistre centre de rétention (Moria) pour les milliers de migrants qui tentent de rallier l’Europe. Il y a Lesbos, mais aussi ses voisines Chios, Samos, Kos, Leros, des îles touristiques où les plages accueillent aussi gilets de sauvetage dérisoires, bouteilles en plastique vides, baskets abandonnées, corps noyés… les témoins d’une tragédie dont les survivants peuplent ces camps que l’Europe continentale ne veut pas voir.

Un théâtre qui rue dans les brancards

Drôle de pièce que "SapphoX". A la fois tentative de comprendre un mythe et portrait d’une crise politique. Un grand écart entre une femme célèbre et des milliers de miséreux anonymes. Au Poche, la metteuse en scène Anna Lemonaki empoigne ce texte avec l’énergie du désespoir, rajoutant aux mots de Sarah Jane Moloney son propre ressenti de migrante hellène dont la famille est aussi passée par Lesbos. C’était au lendemain de la Première Guerre mondiale, lors d’une autre immense tragédie humaine.

Sur la scène, les excellent-e-s Christina Antonorakis et Wissam Arbache changent de rôles et de costumes à toute berzingue: amant-e de Sappho sorti-e de l’Antiquité, scientifique opiniâtre, policière, bénévole d’ONG, touriste en goguette et même tyrannosaure.

Le théâtre d’Anna Lemonaki rue dans les brancards, cherche les dérapages, ne les contrôle pas toujours. Peu importe, l’essentiel est ici question d’énergie, d’amour, de rire parfois, d’indignation souvent et de tentative de trouver un peu de sérénité au milieu de ce qu’il faut bien appeler un "sacré bordel". Comment ne pas rêver de l’accueillante table bleue de cette petite buvette de plage où Sappho et son amoureuse Atthis espèrent siffler des petits verres d’ouzo AOC Lesbos au son des mouettes.

A Lesbos, aujourd’hui, pour certains, la vie tient du chaos et le passé antique s’avère un piètre consolateur. Echevelée, portée par une extraordinaire et habitée Marie-Madeleine Pasquier, Sappho, alias "SapphoX" tient du tourbillon théâtral, du coup de Meltem en pleine tempête. On en ressort un peu sonné, touché aussi par ses instants de grâce et plein de questions quant à notre empathie ou notre inaction. Ça tombe bien, à la sortie du théâtre, des bénévoles de l’ONG SOS Méditerranée rappelle que Lesbos, ce n’est pas que du théâtre…

Thierry Sartoretti/aq

"SapphoX", Genève, Poche, jusqu’au 9 février 2020.

Publié le 30 janvier 2020 à 08:31 - Modifié le 30 janvier 2020 à 09:56