Publié le 02 décembre 2019 à 12:19

"Fräulein Agnès", celle qui vous déteste déjà

Les acteurs et actrices de la pièce de théâtre "Fräulein Agnès" de Rebekka Kricheldorf, mise en scène par Florence Minder.
Théâtre: Fräulein Agnès Vertigo / 3 min. / le 26 novembre 2019
Au Théâtre de Poche à Genève, la pièce allemande "Fräulein Agnès" dézingue les milieux culturels. Un régal signé Rebekka Kricheldorf à découvrir juqu’au 15 décembre.

Une vipère dans son nid: elle mord, elle empoisonne, elle zigouille, elle n’aime personne. Pas même son propre enfant. Ce dernier s’appelle Orlando et il chante dans un groupe de post-pop sombre, un répertoire systématiquement massacré par sa maman sur internet.

Une misanthrope moderne

C’est qu’Agnès est journaliste, blogueuse et on ne la lui fait plus. Elle est la réincarnation berlinoise et contemporaine d’Alceste, le misanthrope de Molière. Lui aussi boudait le genre humain et ne se privait pas de le lui faire savoir. Dans la pièce de théâtre "Fräulein Agnès", les intrigues de la cour du Roi Soleil ont cédé la place aux médisances du monde culturel, cette nouvelle Versailles où la célébrité et la hype remplacent les titres et les châteaux.

Théâtre, art contemporain, danse, performance, littérature, musique, Agnès assassine et ses répliques ont l’efficacité du sabre de samouraï dans un film de kung-fu. Personne ne sera épargné. Pas même les quelques amis qui lui restent. Pas même l’amant qui vit à son crochet en bavassant de fumeux projets de rénovation de l’art conceptuel. Comme naguère son modèle Alceste, Agnès rêve de quitter sa métropole pour les joies d’une "existence vraie" à la campagne. Vain espoir…

>>A regarder: le teaser de la pièce de théâtre "Fräulein Agnès"

 

La jeune autrice berlinoise Rebekka Kricheldorf revisite le classique de Molière avec une bouteille d’acide sulfurique: "J’en ai marre de ces donneurs de leçon à la barbe de trois jours qui se sentent tellement ouverts sur le monde, juste parce qu'ils ont traîné leurs godasses pendant quelques mois à travers l’Amérique du Sud, avec leur sac à dos à la con […] J’en ai marre de ces artistes. Ces parasites qui enchaînent les bourses, qui élèvent les petites aventures fades qu'ils ont entre eux au statut de drame intime et engagé […] N’importe qui avec un gramme de coke dans le nez – coke qui a provoqué la mort de trois paysans et la mutilation de plusieurs jeunes filles – peut demander des subventions pour un projet culturel avec des réfugiés."

Des comédiens et comédiennes à la verve tranchante

Elle est formidable Agnès, alias la comédienne Léa Pohlhammer, impressionnante dans ce rôle de dragon incendiaire. Autour d’elle, on s’agite, on s’offusque, on pique la mouche et on baste. Rien ne lui résiste. La pièce est soutenue par l’ensemble du Poche, une troupe à demeure qui sert parfaitement ce texte inédit, monté en français pour la première fois et mis en scène par Florence Minder.

>>A regarder: "L'intro du dirlo" par Mathieu Bertholet, directeur du Théâtre de Poche à Genève, pour présenter la pièce "Fräulein Agnès".

Les personnages secondaires ne le sont pas le moins du monde grâce à la verve de leurs interprètes. Dans le désordre, Angèle Colas & Nora Steining en inséparables pimbêches artistes et groupies, Vincent Coppey en clodo philo qui se prend pour Socrate et passe sa journée en caleçon, Jeanne De Mont et sa chronique "mode et société" d’une vacuité abyssale, Aurélien Gschwind dans le rôle d'Orlando qui a nommé son groupe pop d’après son propre prénom: The Orlandos, Guillaume Miramond qui collectionne les passes VIP et les camouflets, et enfin Bastien Semenzato, l'amant jean-foutre aux airs de surfeur des vernissages. Toutes et tous participent à un festival de répliques aussi drôles que saignantes. Et cette pièce de remplir à perfection son rôle de miroir à peine déformant ou de bouffon du roi, qui montre au public ses quatre vérités avec un grand sourire. Visé, il en redemande.

Y aura-t-il moins de coke et d'imbécilités prétentieuses proférées dans les agapes culturelles romandes? Certainement pas. Y aura-t-il moins de médisances, de connivences et de coups fourrés dans les milieux culturels? Certainement pas. Mais l’entendre avec une telle verve est un régal.

Thierry Sartoretti/ms

"Fräulein Agnès", de Rebekka Kricheldorf, mise en scène de Florence Minder assistée de Julien Jaillot. Du 25 novembre au 15 décembre au Théâtre de Poche de Genève.

Publié le 02 décembre 2019 à 12:19

Un théâtre à l’heure germanique

A Genève, le Théâtre de Poche a pour mission de faire découvrir l’écriture contemporaine. Le répertoire aligne des pièces inédites, encore inconnues, certaines toutes fraîches et œuvres de jeunes plumes. Jusqu'au 15 décembre, l’ensemble de comédiennes et comédiens du théâtre fait découvrir au public trois textes germaniques. Dans "Viande en boîte" du Viennois Ferdinand Schmalz, il est question d’autoroute et de meurtres. Dans "Trop courte des jambes" de la Zurichoise Katja Brunner, l’inceste est abordé de manière troublante et provocante en multipliant les points de vue, y compris celui du père incestueux. Et dans "Fräulein Agnès" de la Berlinoise Rebekka Kricheldorf, ce sont les milieux culturels qui passent à la moulinette. Point commun de ces trois spectacles hormis la langue d’origine: un goût prononcé pour l’ironie la plus cinglante et la critique sociale. Les trois pièces sont à l’affiche en même temps, parfois jouées d’affilée le même jour. Une excellente manière de se mettre au parfum d’un théâtre germanophone trop peu joué en terre francophone.