Modifié le 29 novembre 2019 à 13:36

Marlene Monteiro Freitas orchestre un bal déjanté pour statues pétrifiées

Une scène du spectacle "D'Ivoire et de chair, les statues souffrent aussi" de Marlene Monteiro Freitas.
Spectacle: Marlene Monteiro Freitas, "D'Ivoire et de chair, les statues souffrent aussi" Vertigo / 4 min. / le 28 novembre 2019
Un spectacle exceptionnel, fou, entre carnaval et danse contemporaine. La chorégraphe capverdienne Marlene Monteiro Freitas présente "D’ivoire et de chair – les statues souffrent aussi" à la salle de l’ADC à Genève. Et c’est un must.

"Mon spectacle est un bal, une soirée de danse. Il y a les personnes qui dansent, celle qui restent au bord de la piste. Certaines mangent ou boivent, d’autres font une pause aux toilettes…" Rien de plus banal donc. Sauf que la chorégraphe Marlene Monteiro Freitas invente une soirée dansante pour une bande de statues et de faunes pétrifiés. C’est "Saturday Night Fever" chez les métamorphosés d’Ovide. Avec DJ Orphée comme maître de cérémonie.

Des officiants habillés en peignoir de catcheur forment un orchestre de cymbales. Sirène, électro orientale et musique baroque revisitée donnent le tempo. Sept danseuses et danseurs se lancent. L’une n’a plus qu'un bras de valide et une langue aussi pendue que muette comme tout moyen de communication. Chez un autre, jambes et bassin restent encore valide, mais sont agités par une folle danse de Saint-Guy. Une troisième danse en crabe, la bouche grande ouverte sur un dernier et muet cri de stupeur.

Un bestiaire fantastique

Toutes et tous ont le corps peinturluré et la poitrine ornée d’une protection entre armure antique et protection de paintball. De statues, les métamorphosés vont devenir bestiaire fantastique et exotique. Oui, c’est bel et bien un bal, toutefois plus proche de celui des Vampires que du petit bal perdu cher à Bourvil.

>> A voir, un extrait du spectacle "D'ivoire et de chair" de Marlene Monteiro Freitas:

Folie du carnaval

Chez la chorégraphe capverdienne Marlène Monteiro Freitas, la folie du carnaval n’est jamais loin. Avec ce plaisir du transformisme, de l’explosion des limites et de la collision du beau et du grotesque. Le tout mené avec une énergie communicative rare dans le domaine de la danse contemporaine.

Les spectacles de sa compagnie Bomba Suicida sont fous, dingues, tout simplement pas possibles. "D’ivoire et de chair - les statues souffrent aussi" ("De Marfim e carne – as estatuas também sofrem" en version originale) trouve sa source dans la mythologie: l’ivoire est celui de la statue sculptée par Pygmalion et dont il tombe amoureux.

Le spectacle s’inspire aussi d’un vieux film d’Alain Resnais et Chris Marker: "Les statues meurent aussi" dénonçait le colonialisme en 1953 tout en célébrant "l’art nègre" et en filmant des statuettes d’une telle manière qu’elles semblent encore aujourd'hui vibrantes de vie. On trouve le film sur le net et il vaut un coup d’œil. Voilà pour (certaines) des références de ce spectacle de danse hors normes, l’essentiel de ce que l’on peut voir ou entendre n’appartient qu’à Marlene Monteiro Freitas et à sa troupe dionysiaque.

Une scène du spectacle "D'ivoire et de chair, les statues souffrent aussi" de Marlene Monteiro Freitas.
Une scène du spectacle "D'ivoire et de chair, les statues souffrent aussi" de Marlene Monteiro Freitas. [Pierre Planchenault - adc-geneve.ch]

Après les "Bacchantes"

Les spectateurs romands qui ont vu récemment ses "Bacchantes" ne s’en sont pas encore remis. Du pur délire: imaginez une parade de musiciens monstres et de créatures voodo-sexuelles sur fond de Boléro de Ravel. Un de ces spectacles a même tellement dégagé d’énergie qu'il a provoqué un incendie, heureusement, sans gravité: la folie, on vous dit.

Marlene Monteiro Freitas a débuté en dansant tout ce qui lui passait dans les chevilles:  cumbia, hip-hop, funana, samba, batuque, peu importe l’origine, pourvu que ça bouge. Au Portugal, elle s’est frottée à des danses plus classiques. Elle a aussi fait ses classes auprès de la prêtresse flamande de la danse contemporaine: Anne-Teresa de Keersmaeker.

Elle a toujours su garder une vitalité formidable et un goût pour le métissage hérité de sa culture créole. "D’ivoire et de chair – les statues souffrent aussi" n’était jamais venu en Suisse romande. Ailleurs en Europe, c’est d’ores et déjà un tube de la danse d'aujourd’hui. A juste titre.

Thierry Sartoretti/mh

"D’ivoire et de chair – les statues souffrent aussi", ADC Genève, jusqu'au 30 novembre 2019.

Publié le 22 novembre 2019 à 10:48 - Modifié le 29 novembre 2019 à 13:36