Modifié le 07 novembre 2019 à 15:37

"Tijuana", vrai spectacle d'un faux reportage?

Une scène du spectacle "Tijuana".
Théâtre: Tijuana Vertigo / 7 min. / le 05 novembre 2019
Du 7 au 10 novembre, le Théâtre Vidy-Lausanne présente une drôle de pièce mexicaine qui joue avec les codes du journalisme. Sur scène, un jeune comédien raconte son expérience d'ouvrier dans une usine textile à la frontière américaine.

C'est vrai qu'il a une drôle de tête, Santiago Ramirez. Tignasse et moustache ont quelque chose de pas net, de trop apprêté. Il s'agit bel et bien de postiches et d'une fausse identité. Santiago Ramirez, jeune ouvrier non qualifié mexicain, est en réalité Gabino Rodriguez, comédien tout à fait qualifié que les spectateurs de Mexico peuvent voir au théâtre ou dans des séries télévisées. Le voici en tournée européenne, d'abord dans l'excellent festival lyonnais Sens Interdit et actuellement à Vidy-Lausanne.

>> A lire, l'article RTS Culture: Festival Sens Interdits, le monde entier dans un théâtre

Sur la scène du spectacle "Tijuana", Gabino, déguisé en Santiago, nous raconte un projet assez fou: ses quelques mois dans la peau d'un ouvrier du textile, logé chez une famille dans une favela de Tijuana, ville-usine d'un million et demi d'habitants. Il nous donne à voir des documents, des sons, des photographies, de la vidéo, le tout pris avec son téléphone portable. Gabino, alias Santiago, nous raconte aussi sa crainte d'être découvert. C'est que Tijuana est un terrain d'enquête violent. Un moment particulièrement difficile du spectacle: le récit, avec vidéo à l'appui, du lynchage d'un jeune du quartier accusé de viol et jeté en pâture à la colère de la foule par la police locale.

>> A voir, le teaser du spectacle:

 

Un spectacle-enquête

Ce spectacle est le résultat d'une enquête. Sa méthode rappelle le journalisme immersif. Deux précédents: l'auteur américain Jack London devenu clochard à Londres pour les besoins d'un livre-témoignage ("Le peuple d'En-bas") et le journaliste allemand Günter Wallraff grimé en Turc pour mieux connaître de l'intérieur la réalité des travailleurs immigrés de la sidérurgie allemande ("Tête de Turc"). Dans "Tijuana", le but serait de montrer qu'on ne peut que survivre en disposant du seul salaire minimum. Et qu'un tel travail relève de l'esclavagisme moderne et tue à petit feu celles et ceux qui le pratiquent.

Au fil du spectacle-enquête, un doute s'installe pourtant. On se prend à réfléchir. A l'avant de la scène une toile proclame: "La Verdad tambien se inventa". La vérité s'invente aussi, une citation du poète espagnol Antonio Machado. Gabino Rodriguez critique son projet, évoque sa honte à tromper des gens qui l'accueillent ou à prétendre être pauvre à Tijuana alors qu'il n'a qu'à reprendre le bus pour Mexico quand il veut…

Son projet est-il moral, éthique, se demande l'auteur? On passe de l'affirmatif au conditionnel. La pièce avance masquée elle aussi. Elle joue sur plusieurs niveaux: le reportage et la supercherie, l'information et la réflexion. Avec un message à la clé: vous qui doutez désormais de tout ce que vous pouvez lire dans la presse, ne considérez pas que le théâtre soit désormais devenu le lieu de la vérité. Et restez toujours en éveil.

Thierry Sartoretti/ld

"Tijuana" au Théâtre Vidy-Lausanne du 7 au 10 novembre 2019.

Publié le 07 novembre 2019 à 08:19 - Modifié le 07 novembre 2019 à 15:37