Modifié le 01 novembre 2019 à 15:08

"La Fin de l’Homme rouge", théâtre d’une chute immense

La fin de l'homme rouge. Forum Meyrin.
Théâtre: La Fin de lʹHomme rouge Vertigo / 7 min. / le 31 octobre 2019
Anouk Grinberg, André Wilms… elle et il incarnent les habitants d’un monde anéanti, l’Union soviétique. A Meyrin, le Théâtre Forum accueille jusqu'à samedi "La Fin de l’Homme rouge", mis en scène par Emmanuel Meirieu d’après le formidable livre de Svetlana Alexievitch.

"J’ai d’abord été choquée, vraiment. C’est un livre qu’on a besoin de reposer souvent. Tellement c’est fort, violent ce qu’on lit. Et en même temps l’écriture est si belle, si douce humainement. Les gens qui parlent sont si beaux dans leur courage et leur endurance. On est un peu sans voix. Et justement, il fallait trouver la voix, après, pour parler en leur nom."

Dans "La Fin de l’Homme rouge", la comédienne Anouk Grinberg porte la voix d’une mère qui a perdu son fils. Idéaliste et poète, son enfant, jeune étudiant, s’est suicidé car il ne supportait plus le monde nouveau dans lequel il devait vivre. Un monde où le commerce écrasait désormais la littérature et les idées.

Porter la voix des témoins

La comédienne a découvert "La Fin de l’Homme rouge" comme lectrice, en 2013. La voici aujourd'hui son interprète au théâtre, dans une mise en scène d’Emmanuel Meirieu à découvrir au Forum Meyrin jusqu’au samedi 2 novembre. Hormis Anouk Grinberg, ils sont une dizaine de comédiennes et comédiens, dont André Wilms et Evelyne Didi, à porter sur scène les témoignages de celles et ceux qui ont connu la chute d’un pays immense, la disparition d’une idée: l’Union soviétique.

Anouk Grinberg dans "La Fin de l’Homme rouge" sur la scène du Forum Meyrin.
Anouk Grinberg dans "La Fin de l’Homme rouge" sur la scène du Forum Meyrin. [Nicolas Martinez - Forum Meyrin]

Une immense fresque des années 1930 à aujourd'hui

"La Fin de l’Homme rouge", c’est un récit, un témoignage, une immense saga qui part des années 30 à nos jours. C’est la grande Histoire du côté des humbles, des anonymes, du petit peuple. Des femmes, des hommes, des vieux, des jeunes, des bien-portants, des abîmés, habitants de Russie, d’Ukraine, du Caucase, de Sibérie, de l’Extrême-Orient, des pays baltes.

Ils et elles ont connu l’avant: la terreur stalinienne, la grande guerre patriotique contre les nazis, les famines, la déportation, la conquête de l’Espace. Ils et elles ont vécu le grand bouleversement, la révolution: Gorbatchev, la dissolution de l’Union soviétique, l’effondrement du Parti, Boris Eltsine et les tanks devant la Maison blanche (l’autre Maison blanche, celle de Moscou), les nouveaux riches, la mafia, les guerres en Tchétchénie et en Afghanistan. Ils et elles vivent le présent: la Russie qui réhabilite Staline et efface sa mémoire, Poutine le nouvel homme fort.

Polémique en Russie

"La Fin de l’Homme rouge" est un livre immense, à la taille de la défunte Union Soviétique, rassemblée, écrit par la journaliste Svetlana Alexievitch, l’une des rares femmes à avoir reçu le Nobel de littérature. On lui doit d’autres livres aussi qui ont bouleversé les Russes et provoqué des polémiques, l’auteure se faisant traiter de traître et d’antipatriote. Son tort: montrer la réalité derrière le mythe et la propagande. Quelques titres: "La guerre n’a pas un visage de femme", "Les cercueils de zinc" ou encore "La Supplication". On y parle guerre et catastrophe atomique. On y parle surtout des êtres humains qui traversent ces sommes de malheur.

Sur scène, "La Fin de l’Homme rouge" pourrait être plombante, insupportable, écrasante. Tel un mausolée des illusions massacrées par les crimes de la dictature et du mensonge. On découvre pourtant des voix porteuses d’amour, de bonté, de résilience. Derrière l’idéologie, cachés sous la masse, il y a des gens, des individus. Et ils se souviennent.

Mieux comprendre ses proches

Anouk Grinberg a de la famille en Russie. Aujourd'hui, elle s’excuse auprès d’eux: "Je ne les ai pas compris. Lorsque leur société s’est transformée, je les ai jugés. Je les ai trouvés réactionnaires parce qu’ils étaient en colère contre Gorbatchev, contre la fin du communisme. Je croyais qu’ils étaient désormais libérés, libres. Mais ils ont aussi perdu un rêve qui les avait portés haut. Tout est beaucoup plus compliqué que ce qu’on pensait. Parfois, la littérature vous aide à comprendre vos proches…"

Thierry Sartoretti/mh

 "La Fin de l’Homme rouge", Forum Meyrin, jusqu'au 2 novembre

Publié le 01 novembre 2019 à 12:53 - Modifié le 01 novembre 2019 à 15:08