Publié le 11 septembre 2019 à 11:22

Rejouer la même pièce de Beckett, 41 ans plus tard

Laurence Montandon et Jane Friedrich dans "Pas".
Laurence Montandon & Jane Friederich, retour chez Beckett Nectar / 24 min. / le 10 septembre 2019
A Genève, dans le cadre du Festival de la Bâtie, deux comédiennes septuagénaires reforment un duo créé en 1978. C’est "Pas" de l’irlandais Samuel Beckett. Un duo crépusculaire et malicieux entre une mère et sa fille. Beau et troublant.

La scène est sombre, à peine éclairée. Sur le sol, un couloir de lumière pâle traverse le plateau en diagonale. Au fond de la scène, un trait de lumière vertical. Comme une meurtrière. Vêtue d’une robe en haillon, une femme arpente le couloir de lumière: 9 pas dans un sens, 9 pas dans l’autre. Claquement de talons obsédant: on se prend à compter le nombre de pas. Un autre personnage reste tapi dans le noir. On ne percevra que sa voix. Une voix de femme.

Du mystère et si peu de pages

"Pas" est une pièce de théâtre aussi minuscule que minutieusement complexe. Elle remplit à peine 17 pages. Probablement une petite douzaine si l’on enlève les indications de jeu de l’auteur pour ne conserver que les répliques. Et pourtant quel mystère dans ce huis clos dont la temporalité et la rationalité nous filent entre les doigts! S’agit-il d’un dialogue entre une mère très âgée et sa fille qui prend soin de sa santé? S'agit-il du souvenir de cette mère, deuil impossible, qui trotte dans la tête de cette femme qui arpente son plancher jusqu’à le creuser?

S’agit-il d’un fantôme, de deux spectres, qui rôdent entre église et salon? S’agit-il simplement de raconter la fin de la vie et notre besoin de s’y accrocher avant de tout lâcher? Beckett n’est pas sans mystère pour qui découvre "Pas". Malicieuses, ses deux comédiennes, Jane Friedrich et Laurence Montandon, évoquent une écriture précise qui se garde de tout dévoiler mais "nous mène à comprendre ce qu’il veut nous dire. "

L'humour de Beckett

Dans la salle du Poche. L’émotion est palpable. Il y a aussi des rires. C’est que Beckett a beau passer pour un auteur austère, minimaliste, absurde, pessimiste ou sec (selon les notices des dictionnaires), il n’en a pas moins de l’humour.

Lisez ou écoutez ses trois chefs-d’œuvre les plus célèbres, "En attendant Godot", "Oh les beaux jours" ou "Fin de partie", tout n’est pas que désespoir, bien au contraire. Et tant Jane Friedrich que Laurence Montandon ne se privent pas de souligner l’humour du dramaturge irlandais avec des voix de félins rusés.

Il est rare, trop rare, de pouvoir écouter en pleine lumière deux comédiennes septuagénaires. Deux comédiennes qui ne se cantonnent dans des rôles fugaces de vieille tante en chaise roulante, mais dans des personnages forts, présents, dans une pièce qui tient de la mise en abîme: il est ici question de fin de vie et de deuil.

Les comédiennes Jane Friedrich et Laurence Montandon jouent "Pas" de Beckett.
Les comédiennes Jane Friedrich et Laurence Montandon jouent "Pas" de Beckett. [© Mehdi Benkler - DR]

Doubler le texte et inverser les rôles

En 1978, "Pas" vient de paraître et les deux comédiennes lui donnent immédiatement le souffle de la scène. En octobre de cette année-là, Jane Friedrich et Laurence Montandon tiennent l’affiche au Théâtre du Grütli, à l’époque une simple salle de gymnastique scolaire genevoise transformée en théâtre avec quelques rideaux. Une troisième complice, Hélène Friedli, décédée depuis, se joint à elle pour un prologue.

"Pas" est si court qu’elles décident de le doubler en rejouant immédiatement le même texte avec les rôles de mère et de fille inversés. Une manière de raconter cette étape de l’existence où les enfants prennent à leur tour soin de leurs parents devenus fragiles comme des enfants.

Proche des intentions de l'auteur

Quarante et un an ont passé, chacune a mené sa carrière, quitté les rôles de jeunes femmes pour ce qu’on appelle "les rôles de maturité", passé du statut d’actrices mûres à celui de "grande dame" du théâtre. Et aujourd’hui, revoici "Pas". Un retour qui n’a rien de nostalgique, bien au contraire. Ce spectacle n’a sans doute jamais été aussi près des intentions et des préoccupations de son auteur. A l’époque de son écriture, Samuel Beckett avait 72 ans. Un bel âge pour parler de la vie.

Thierry Sartoretti/mcm

"Pas". Au Théâtre Le Poche, Genève, jusqu’au 14 septembre

Publié le 11 septembre 2019 à 11:22