Modifié le 31 mai 2019 à 11:58

"Retour à Reims", théâtre sur la faillite de la gauche à Vidy

Spectacle "Retour à Reims" au Théâtre de Vidy.
Théâtre: Retour à Reims Vertigo / 6 min. / le 30 mai 2019
Au théâtre de Vidy-Lausanne, le metteur en scène Thomas Ostermeier présente jusqu’au 15 juin l’essai du sociologue français Didier Eribon. Avec une formidable Irène Jacob en comédienne.

Nous voici dans un studio d’enregistrement d’un autre âge, quelque part en banlieue. Les rues alentour s’appellent Jean-Jaurès ou Salvador-Allende. Elles dessinent une cartographie des illusions perdues de la gauche. A l’intérieur du bâtiment, une ancienne usine, la dominante est brune ou beigeasse, moquette absorbante, cabine d’enregistrement isolée derrière une vitre, avec ses traditionnels voyants rouges (ça tourne!) et verts (pause). Au mur, un écran de cinéma. On se trouve en phase de doublage d’un documentaire. Réalisateur et technicien s'impatientent: venue de Paris, la comédienne est en retard.

>> A écouter: le metteur en scène Thomas Ostermeier présente la pièce "Retour à Reims":

Le metteur en scène Thomas Ostermeier.
RTS/Capture d'écran
Forum - Publié le 29 décembre 2018

Retour sur les lieux de l'enfance

Irène Jacob, alias Catherine, pousse enfin la porte du studio et le témoin rouge peut s’allumer. Elle lit des extraits du "Retour à Reims", du philosophe et sociologue français Didier Eribon. Sur l’écran, déroulent des rails de train, une campagne en collines douces. Ce défilé s’achève sur la verticalité massive d’une cathédrale et d'une usine. Didier Eribon apparaît à l’écran, pensif. Il nous emmène sur les lieux de son enfance.

Longtemps, Didier Eribon a pensé avoir quitté Reims parce qu'il est gay, fils d’un père violent et viscéralement homophobe. Aujourd'hui, il sait qu'il fuyait aussi autre chose: le monde ouvrier. Un monde que sa qualité d’étudiant, puis de chercheur et de professeur a longtemps tenu à bonne distance quant bien même il nourrissait paradoxalement ses travaux. Un monde dont il a eu honte et qu'il a retrouvé pour mieux le comprendre en 2009, année de l’écriture de son essai "Retour à Reims".

Jouer la perspective

 

Irène Jacob, Blade Mc Alimbaye et Cédric Eeckhout dans "Retour à Reims" de Didier Eribon, mise en scène signée Thomas Ostermeier. Irène Jacob, Blade Mc Alimbaye et Cédric Eeckhout dans "Retour à Reims" de Didier Eribon, mise en scène signée Thomas Ostermeier. [Mathilda Olmi - Théâtre de Vidy] En nous montrant le doublage d’un documentaire sur la pensée de Didier Eribon, le metteur en scène Thomas Ostermeier joue la mise à distance, la perspective. Il y a cette comédienne critique ou lucide vis-à-vis du discours et des intentions du cinéaste (l’excellent Cédric Eeckhout) engagé mais "pas très professionnel".

Il y a le technicien, un grand black rappeur à ses heures (Blade Mc Alimbaye, parfaitement crédible) dont le grand-père fut tirailleur sénégalais d’abord, ouvrier au Havre ensuite. L’oppression au carré: seul Noir de son quartier et simple manœuvre en usine.

Le verbe a la fluidité et la clarté de l’élocution d’Irène Jacob. Cette mise à l’écran et à la scène d’un livre se fait en douceur, presque en tendresse, avec une pointe d'ironie aussi feutrée que la moquette du studio d’enregistrement. Thomas Ostermeier, qui a d’abord adapté ce livre en allemand (avec la comédienne Nina Hoss), laisse toute la place aux pensées d’Eribon et à son étude "hontologique" de ce passé prolétaire.

Revoir la France du XXe siècle

On y découvre son parcours, ses rapports familiaux (sa mère apparaît à l’écran), son empreinte sociale (on voit les maisons de son enfance, le "quartier" devenu une zone). En juxtaposant films et texte, "Retour à Reims" suit aussi l’analyse sociale d’Eribon et donne à (re)voir la France du vingtième siècle, de mai 68 à la victoire de Mitterrand en 1981: comment la France, l’Europe de manière plus large, est-elle passée d’une culture ouvrière populaire soutenue par un parti de gauche (le PC) à ce désert politique, institutionnel, philosophique, sentimental même, où les ouvriers – ou ce qui l’en reste – trouvent désormais leur unique salut et leurs seuls interlocuteurs dans l’extrême droite?

>> A voir: une interview de la comédienne Irene Jacob sur le spectacle "Retour à Reims"

Le constat n’est pas optimiste. Les Gilets jaunes s’invitent dans la pièce comme une fausse piste explicative. Et l'appel du cinéaste à une refonte de la gauche est aussitôt moqué par sa comédienne. A défaut de nous dire où l’on va, ce spectacle a le grand mérite de nous rappeler d’où nous venons.

Thierry Sartoretti/mh

"Retour à Reims", mise en scène de Thomas Ostermeier, théâtre de Vidy-Lausanne jusqu'au 15 juin.

Publié le 31 mai 2019 à 10:19 - Modifié le 31 mai 2019 à 11:58