Modifié le 03 mai 2019 à 09:32

"Dragon d’or", un bon bol de théâtre à la sauce piquante

Visuel du spectacle "Dragon d'Or".
Théâtre: Dragon d'Or Vertigo / 3 min. / le 30 avril 2019
En tournée romande, cette pièce germanique montée par le metteur en scène Robert Sandoz raconte les coulisses de la migration depuis la cuisine d’un boui-boui asiatique. Un régal entre farce et drame.

Voici le Dragon d’or, un petit resto thaï-vietnamien-chinois dans une banlieue quelconque. La cuisine est minuscule, les woks sont brûlants. Nous sommes à Berlin, Francfort ou Munich. Il y a un sans doute un aéroport dans les parages. Parmi les clients du Dragon, on trouve deux hôtesses de l’air et un pilote moustachu, surnommé le baiseur de Barbie. Au-dessus du fast-food, un immeuble locatif, juste à côté une épicerie. Voilà pour le décor. Le piège peut s’installer.

Le bijou théâtral d'un dramaturge allemand à succès

Le piège? Il a été conçu, pensé, écrit par Roland Schimmelpfennig. En Allemagne, ce dramaturge accumule les prix et les succès. Dont "Dragon d’or", adapté pour la première fois en Suisse romande par Robert Sandoz. Le metteur en scène neuchâtelois apprécie les grandes complications théâtrales. En la matière, "Dragon d’or" est un bijou. On suit le fil du récit malicieusement noué. On découvre l’histoire à la manière d’un jeu de poupées emboîtées. Ce spectacle débute par un éclat de rire, un cri de douleur et un boucan de casseroles. "Dragon d’Or" s’agite, frétille comme une anguille. On croit saisir la bête et hop, elle vous glisse entre les doigts.

Vingt-cinq rôles, tenus par cinq excellents comédiens

La pièce est cocasse. Avec Brigitte Rosset, Christian Scheidt, Anna Pieri, Joan Mompart, Samuel Churin. Cinq comédiens excellents dans un registre comique qui interprètent vingt-cinq rôles! Les Messieurs portent les perruques des hôtesses de l’air, Anna Pieri la moustache du pilote. Brigitte Rosset est, qui l’aïeule aux fourneaux, qui Hans le kiosquier roublard.

Les rebondissements sont aussi nombreux qu’il y a de menus inscrits sur la carte du boui-boui. "Dragon d’or" est une farce, c’est aussi un drame: un garçon d’office chinois n’a ni nom ni papier; une fille, chinoise elle-aussi, n’a que son sexe à offrir; un mari largué boit trop; un grand-père vieillit mal; un jeune marié panique. L’irréparable sera commis. "Dragon d’or", c’est Cosette sur la Ruhr. Et pas de Jean Valjean pour filer coup de main à la misérable.

>> A voir, Rendez-vous culture 12:45, la comédienne Anna Pieri joue dans "Dragon d'or" dans une mise en scène de Robert Sandoz

Rendez-vous culture: la comédienne Anna Pieri joue dans "Dragon d'or", dans une mise en scène de Robert Sandoz.
12h45 - Publié le 30 avril 2019

Du grand guignol à la sauce piquante

On pleure dans "Dragon d’or"? On n’a pas le temps! La pièce bifurque aussitôt. Retour en cuisine et changement de plat théâtral. Le spectacle devient fable de La Fontaine avec Brigitte Rossier dans le rôle de la fourmi pas prêteuse et Joan Mompart dans celui de la cigale empruntée. On sourit à nouveau. Pas longtemps. L’affaire vire au vinaigre: un torrent d’hémoglobine jaillit de la cuisine. Ce n’est plus le Dragon d’or, c’est le Dragon gore… Ne tentez jamais d’arracher une dent cariée avec une pince à multi-usages… Le spectacle baigne dans le grand guignol à la sauce piquante.

La pièce bascule encore une fois: c’est un récit sur le travail précaire puis un rêve éveillé sur fond de trompettes germano-balkaniques: de la bouche du commis chinois à l’assiette de soupe numéro 7, une dent – creuse, sanguinolente - s’envole dans les airs avec la lenteur d’un engin spatial en apesanteur…

Un mélange de genre roboratif

"Dragon d’or" ne nous prend pas pour des nouilles. On y rit jaune et dans les assiettes, il y a rarement ce que l’on croit. Il faut parfois s’accrocher pour suivre les changements de rôles, mais la pièce fait mouche en mélangeant les registres, de l’effroi à la blague de comptoir, en maintenant sa cible: nous raconter l’envers du décor, la vie des migrants dans l’arrière-boutique. La pièce et son metteur en scène offrent aux cinq comédiens et comédiennes une liberté de jeu roborative. Lundi soir, au Théâtre Benno-Besson, bien qu’encore un peu frais, le menu était sauté et épicé à souhait. Un régal.

Thierry Sartoretti/mp

"Le Dragon d'or": Les 1 et 2 mai à Villars-sur-Glâne Théâtre Nuithonie, le 9 mai à Nebia à Bienne, le 16 mai au Théâtre du Passage à Neuchâtel et enfin du 9 au 19 janvier 2020 au Théâtre du Loup à Genève.

Publié le 01 mai 2019 à 11:43 - Modifié le 03 mai 2019 à 09:32