Modifié le 26 mars 2019 à 08:42

Pourquoi les spectacles de danse contemporaine durent-ils une heure?

"The Wide West Show" du trio Stauffer-Garcia-Dullin.
Danse: une heure et tout est dit? Vertigo / 6 min. / le 22 mars 2019
Le "Wide West Show" du trio Stauffer-Garcia-Dullin ou encore "Cloud" de Perrine Valli à voir actuellement sur les scènes romandes, durent une heure. Mais d'où vient ce calibrage?

60 minutes. Et tout est dit. Contrairement au théâtre, la danse contemporaine semble apprécier le calibrage. La plupart des artistes proposent des formats d’une heure. Quels que soient le propos, le style de danse (immobile, lente ou au contraire très agitée) et le nombre de danseurs sur le plateau.

60 minutes, c’est bref. Ça peut rassurer les spectateurs qui auraient peur de s’embarquer dans une odyssée. Tout de même, cette durée interpelle. Elle tient de la norme dans un art qui précisément se veut créatif, contemporain, explorateur, donc questionnant les normes à l’instar de deux spectacles actuellement présentés sur les scènes romandes: "Wide West Show" du trio Stauffer-Garcia-Dullin au Festival Programme commun à Lausanne du 28 au 31 mars et "Cloud" de la chorégraphe Perrine Valli présenté le 4 avril au Théâtre du Crochetan à Monthey. Deux spectacles qui ne dépassent pas la barre des 60 minutes.

Une règle implicite

"Il existe effectivement une sorte de règle. Le spectacle de soirée dure une heure. Et si on crée des pièces plus courtes, par exemple de 30 minutes, on les groupe pour atteindre cette durée," note le danseur et chorégraphe romand Gregory Stauffer.

C’est un peu comme dans le cinéma avec les courts, les moyens et les longs métrages."

Gregory Stauffer, danseur et chorégraphe

Dans "Wide West Show", Gregory Stauffer admet qu’il aurait pu jouer plus longtemps avec ses complices, vu le thème du spectacle: le toujours plus et toujours plus vite jusqu’à l’épuisement de notre société contemporaine. "Mais nous avons eu le sentiment que c’était la bonne durée. Tout était dit et bien dit ainsi."

Mais qui donc a décidé de ce calibrage? En 2013, dans son journal, l’ADC, l’association pour la danse contemporaine, avait tenté d’y répondre. En vain. On ne sait pas qui a lancé le mouvement auquel se conforment la plupart des créateurs d’aujourd’hui.

Conditionnés par ce format

Interrogé par la journaliste et dramaturge Manon Pulver, le chorégraphe Gilles Jobin estime que ce temps correspondait peu ou prou à la capacité de concentration des spectateurs "à assimiler des propos plutôt abstraits, qui ne sont pas tenus par une narration, ni ponctués de changement de décors, comme souvent au théâtre."

"Cloud" de Perrine Valli. "Cloud" de Perrine Valli. [Magali Dougados - Cie Sam Hester] La chorégraphe Perrine Valli présente ces jours-ci "Cloud", une création consacrée au rapport entre les nouvelles technologies et la jeunesse d’aujourd’hui. Son spectacle est une forme de rêve éveillé… d’une heure.

La danseuse explique cette durée: "Nous sommes toutes et tous conditionnés par ce format d’une heure et ceci dès l’enfance. Les cours durent une heure, le temps se mesure en heures… J’ai créé une vingtaine de pièces et elles tournent tout autour de ce format. Même lorsque je suis en phase de simple entraînement corporel, je marque une pause au bout d’une heure. J’en ai besoin."

Gregory Stauffer note que la durée d’une création est souvent déterminée avant même qu’elle commence à exister: "On nous demande un titre ou une durée lors de la demande de subventionnement ou lors de l’inscription dans un programme de saison. Du coup, on travaille au sein d’un cadre…".

Quelques spectacles hors normes

Si l’heure est la norme, il existe toutefois des spectacles hors normes. Le ballet classique ou néo-classique obéit à d’autres règles et à des durées plus proches du monde de la musique et de l’opéra.

Les spectacles des chorégraphes contemporains de renom international (Alain Platel, Akram Khan, La Batsheva Dance Company, Lia Rodrigues) qui prennent place dans de grandes salles s’étendent généralement sur des formats d’une heure trente voire plus.

Et chez les "historiques" de la danse contemporaine? Pina Bausch faisait exploser les compteurs alors que Merce Cunningham créait des pièces au format riquiqui. Les années 60 et 70 ne goûtait guère les normes. Parfois, c’est la durée qui est au cœur du projet chorégraphique.

La danseuse genevoise Cindy Van Acker a ainsi joué une pièce de Myriam Gourfink qui dépasse quatre heures et ne s’arrête que lorsque le dernier spectateur a quitté la salle…

Thierry Sartoretti/aq

"Cloud", le 15 mars à l’Octogone de Pully, le 20 mars au Forum de Meyrin, le 4 avril au Crochetan de Monthey, le 8 juin au Forum Saint-Georges à Delémont.

"Wide West Show" en tournée à l’Arsenic de Lausanne du 28 au 31 mars dans le cadre du Festival Programme commun.

Publié le 25 mars 2019 à 17:55 - Modifié le 26 mars 2019 à 08:42

"Wide West Show", la danse des déjantés

Ils sont trois sur le plateau. Ce trio mène un train d’enfer, au milieu d’un curieux décor de montagnes en carton-pâte. Au centre, accroupi devant son clavier déguisé en rocher, Ariel Garcia joue en direct une techno roborative. Courant comme des possédés, voici Gregory Stauffer et Johannes Dullin. Le premier a la mine du vainqueur brandissant des drapeaux à damier de Formule 1. Le second le suit tant bien que mal, tel un Sancho Panza à la poursuite de son Don Quichotte.

"Wide West Show" lance un clin d’œil aux spectacles équestres de Buffalo Bill. On y trouve ainsi des tenues de cow-boy et des fouets. Mais c’est surtout du côté du cirque que ce show puise son inspiration et ses références. Les trois zozos zinzins rappellent les numéros comiques des chapiteaux à l’ancienne, avec le clown blanc, l’auguste et le contre-pitre. Le premier est sérieux, meneur de revues. Le second impertinent, déstabilisateur et anarchiste. Le troisième un gaffeur qui ne comprend jamais rien.

Ce trio brûle la scène à toute berzingue dans une sorte de parodie de l’enthousiasme à tout crin, de l’effort sans limites et de la fuite en avant. Débutant par une course à pied, le "Wide West Show" se conclut avec un numéro de marionnettes délicieusement cruel et ambivalent. Pinocchio contre le méchant clown avec dans la salle un rire aussi grinçant que cette pièce de bois que maltraite Johannes Dullin.