Modifié le 20 mars 2019 à 12:03

"Lampedusa", le théâtre pour raconter la survie et les naufrages

"Lampedusa , un rocher de survie", une création de Filippo Filliger et Dorothée Thébert.
Spectacle: Lampedusa, un rocher de survie Vertigo / 4 min. / le 18 mars 2019
A Genève, la salle du Galpon propose un surprenant spectacle-visite-guidée de cette île italienne devenue lieu de passage des migrants qui tentent de traverser la Méditerranée.

Touristes, journalistes, migrants, militaires, garde-côtes, infirmiers, employés d’ONG, propriétaires d’un logement de vacances, marchands de glace, pape, reporters, maffieux, artistes… toutes et tous vont à Lampedusa… En hiver, l’île abrite moins de 5000 habitants. En été, ils sont dix fois plus sur ce caillou perdu dans la Méditerranée. 

Lampedusa, c’est tout petit, plat et passablement aride. Aucun humain n’y naît. Faute de maternité, les accouchements ont lieu en Sicile. Les seuls natifs de Lampedusa sont les tortues dont on guette l’éclosion des œufs comme un miracle de la nature. Quant aux morts, ils se divisent en deux catégories. Les Italiens et les migrants dont on ne connaît ni l’histoire ni l’identité, pauvres hères ramassés dans les eaux de Lampedusa.

A la fois chantier et cimetière

Dorothée Thébert & Filippo Filliger ont effectué deux séjours à Lampedusa entre 2016 et 2018. Ce couple crée des spectacles entre photographie, poésie, architecture et utopie. Ils sont revenus de l’île avec des témoignages, des enregistrements et des objets. Sur la scène du Théâtre du Galpon, des caisses en plastique rassemblent tout cet inventaire à côté d’un grand tas de terre qui évoque à la fois un chantier et un cimetière. "Lampedusa – un rocher de survie" débute comme une conférence, façon "Connaissances du monde". Par la géographie.

Dorothée Thébert et Filippo Filliger  dans "Lampedusa , un rocher de survie".
Dorothée Thébert et Filippo Filliger dans "Lampedusa , un rocher de survie". [Elisa Murcia Artengo - Théâtre du Galpon]

Des objets qui parlent

Dorothée Thébert tient à bout de bras un linge de cuisine sur lequel est imprimée la carte de l’île. Et Filippo Filliger de tirer le portrait de ces 20 kilomètres carrés à mi-distance de l’Afrique et de l’Europe. Puis c’est au tour des objets de raconter l’histoire ancienne et récente de l’île. Les caisses s’ouvrent et dévoilent non pas des trésors, mais des guenilles, de la modeste brocante, des bibelots touristiques, de simples déchets ramassés sur les plages, collectés auprès de l’association culturelle locale qui documente l’histoire de Lampedusa.

Un inventaire à la Prévert

C’est un inventaire à la Prévert: bouteilles d’eau illustrées en arabe, cassette de musique orientale, milan noir empaillé (ils font le voyage entre le Sénégal et la Suisse avec une halte à Lampedusa), pantalon imprimé en drapeau américain, casquettes brûlées par le soleil, la mer et l’essence, crèche en plastique, tapis de prière et ce gros caillou. Il a vu défiler toute l’histoire de l’île: des Grecs aux pirates venus d’Alger, des missiles de Kadhafi (lancés sur la base l’OTAN devenue depuis centre de détention de migrants) aux corps de ces 368 migrants décédés à quelques brasses de l’île le 3 octobre 2013. Les corps ont été transférés sur le continent et le jardin du souvenir qui témoigne de leur passage n’est plus qu’un champ desséché. En partant de ces objets, même les plus insignifiants, Dorothée Thébert et Filippo Filliger racontent beaucoup…

Bienveillance et douceur

"Lampedusa - un rocher de survie" passe ainsi de la géographie à l’histoire, de l’ethnographie à la politique. Le spectacle nous fait vivre cette île d’abord trait d’union entre Sud et Nord et désormais cul-de-sac de l’Europe. Avec son hot spot de migrants qu’on ne voudrait pas voir sur les trois plages de l’île où s’entassent les touristes.

Les deux artistes surprennent par leur bienveillance et leur douceur. Même lorsqu’ils racontent le témoignage de ce marin, ou plutôt le cauchemar de ce marin, qui n’a pas pu sauver des êtres humains pour cause de … procédure des garde-côtes italiens. Lampedusa est le lieu de la mauvaise conscience et des espoirs déçus.

Lampedusa, agence de recrutement

Et le duo conclut: le hot spot  de Lampedusa, ce centre de passage des migrants fait vivre l’île au même titre que les dizaines de logements de vacances construits en toute illégalité. Il est même une sorte d’agence de recrutement. L’Europe y puise la main-d’œuvre précaire et sous-payée qui cueille ensuite nos fruits et légumes.

"Lampedusa – un rocher de survie" touche par sa simplicité, ses quelques maladresses (les deux voyageurs ne sont pas des comédiens) et l’exposé sans pathos de ses drames. Un récit de voyage dont on ne sort pas indemne.

Thierry Sartoretti/aq

Dorothée Thébert et Fillipo Filliger, "Lampedusa, rocher de survie". A découvrir au Théâtre du Galpon à Genève jusqu’au 24 mars.

Publié le 19 mars 2019 à 09:51 - Modifié le 20 mars 2019 à 12:03