Grand Format

Bombay Jayashri, joyau du chant carnatique

Introduction

Elle est une des plus grandes voix de l’Inde et sans doute l'une de ses artistes les plus généreuses. Au sommet de son art, la chanteuse Bombay Jayashri Ramnath incarne ce que la tradition carnatique a de plus moderne et intemporel.

Chapitre 01

Deux traditions classiques

À partir des 12e et 13e siècles, le nord de la péninsule indienne est à plusieurs reprises envahi par des armées musulmanes venues d’Asie Mineure. Le contact prolongé et les échanges entre autochtones et envahisseurs engendrent de nombreux changements politiques, sociaux et culturels.

La musique, notamment, est influencée par les arts persan et arabe et il en résulte un style tout à fait nouveau, la musique dite "hindoustanie", la tradition classique de l’Inde du Nord.

Au sud du pays, en revanche, l’hindouisme règne en maître et la musique continue à se développer dans le sens de l’impulsion originale donnée à partir de la plus haute antiquité par les Védas, les textes sacrés de la tradition sanscrite. On l’appelle "carnatique", d’un mot tamoul qui signifie "ancien" ou "traditionnel", mais sans pour autant exclure l’idée d’innovation.

Représentation de Shyama Sastri 1762–1827, musicien et compositeur de musique carnatique.
Représentation de Shyama Sastri 1762–1827, musicien et compositeur de musique carnatique. [DP]

Au contraire, l’histoire de la musique carnatique a ses héros et ses révolutionnaires, des compositeurs inspirés dont certains sont vénérés comme des saints.

Ainsi dans le district de Tanjore, dans le Tamil Nadu, dans la seconde moitié du 18e siècle, trois artistes géniaux, Tyagaraja, Muthuswami Dikshitar et Syama Sastri, renouvellent le genre avec bonheur et composent une oeuvre tellement parfaite, abondante et riche qu’on les appelle aujourd’hui "la Trinité".

>> A écouter: Inde, chants dévotionnels, diffusé dans l'émission "La note bleue":

Bombay Jayashri en représentation au Théâtre Kléber-Méleau.
Vincent Zanetti - RTS
La note bleue - Publié le 29 avril 2018

Chapitre 02

Une vie pour la musique

Les deux traditions, hindoustanie et carnatique, ont en commun de reposer entièrement sur deux notions essentielles: la première, tâla, fait référence au rythme, quand la seconde, râga, littéralement "ce qui colore l’esprit", recouvre l’univers mélodique.

Concrètement, chaque râga est un être musical complexe, un ensemble particulier de notes et de règles de jeu souvent subtiles que le musicien doit avoir intégrées pour pouvoir composer ou improviser.

>> A voir: Bombay Jayashri à l'Opéra de Sydney - "Mamava Meenakshi"

Depuis la nuit des temps, la maîtrise de ce savoir musical relève de la transmission orale et passe par un apprentissage intensif qui commence dès l’enfance.

Pour la jeune Jayashri Ramnath, l’expérience débute à l’âge de quatre ans à Mumbai (Bombay), où ses parents, Seetha and N. N. Subramaniam, enseignent tous deux la musique carnatique.

Emmenée par sa mère, la petite fille découvre les nombreuses traditions musicales de l’Inde qui se mêlent dans cette ville cosmopolite.

Du réveil au coucher, avant et après l’école, l’enfance de Jayashri est dévolue à l’étude et à la pratique de la musique selon une discipline stricte et exclusive, mais à valeur résolument initiatique.

Son père est en même temps son premier gourou, son maître au sens de la transmission traditionnelle, mais il décède quand Jayashri n’a que sept ans, remplacé dans un premier temps par sa mère, qui la confie ensuite successivement à plusieurs gourous différents. Plus tard, après des études brillantes, elle se déplace à Chennai et devient disciple du fameux violoniste et compositeur Lalgudi Jayaraman (1930 - 2013).

En écartant tout le reste, vous développez, en tant qu’enfant, une attitude spécifique et vous commencez à aimer véritablement ce que vous faites… Le parcours pour se trouver soi-même est extrêmement difficile. Mais si vous repoussez tout le reste et que vous vous concentrez spécialement sur l’art, vous pouvez vous trouver vous-même.

Bombay Jayashri

Chapitre 03

Modernité et développement personnel

Basé sur la relation entre un maître et ses disciples (guru-shishya), l’apprentissage de la tradition carnatique revêt, au-delà de la musique, une importante dimension spirituelle.

On n’y est jamais seulement chanteur, violoniste ou percussionniste: chaque étudiant doit apprendre toute la musique avec ses règles, ses mythes, son histoire et, au sein de chaque répertoire, les parties jouées par tous les différents instruments. Ensuite seulement, il choisit sa voie, en fonction de sa plus grande habileté à chanter ou à jouer tel instrument. Dans cette perspective, le statut de gourou implique une connaissance profonde et complète de la musique carnatique.

Cette intériorisation de la tradition dans une perspective de développement personnel est ce qui fait la force et le dynamisme de la musique carnatique. Transmise au cours des siècles dans un environnement qui ne cesse de changer, elle garde toute son actualité et sa pertinence, notamment grâce à la part accordée à l’interprétation et à l’improvisation.

"Il se dégage une sensation de fraîcheur de cette musique, parce qu’elle est dynamique", dit Bombay Jayashri. "Même si elle a été composée au 18e ou au 19e siècle, je bénéficie d’un grand espace pour y apporter ma contribution."

>> A voir: Bombay Jayashri en concert à Dubaï

>> A voir: Bombay Jayashri au Festival Musica Contemplativas de Santiago

Chapitre 04

Sur tous les fronts

Sur la scène indienne, pour nombre d’auditeurs, la tradition carnatique arrive après la musique hindoustanie et surtout bien après Bollywood. Mais en absolu, elle continue à toucher des millions de personnes et à captiver même les jeunes générations.

Bombay Jayashri n’hésite d’ailleurs pas à parler, à propos de notre époque, d’une sorte d’âge d’or de la musique carnatique dont le succès tiendrait, selon elle, à sa dimension spirituelle et à sa capacité d’ancrer en eux-mêmes ceux qui la pratiquent.

Quand la musique et l’amour vont de pair, il ne peut pas y avoir de plus haute religion!

Bombay Jayashri

>> A écouter: Bombay Jayashri, l'art du chant carnatique, diffusé dans l'émission "Versus-écouter":

Bombay_Jayashri
Mullookkaaran - Wikipedia
Versus-écouter - Publié le 16 mai 2018

Parfaitement à l’aise dans toutes les formes du répertoire classique, Bombay Jayashri sait rester ouverte aux expériences musicales et compose elle-même une partie des oeuvres qu’elle enregistre.

En 2013, cela lui vaut d’être nominée aux Oscars pour sa participation à la BO du film d’Ang Lee, "L’odyssée de Pi".

Ambassadrice de sa culture sur les plus grandes scènes du monde entier, elle se dédie à la transmission de son art, notamment par l’écriture de biographies de maîtres de la tradition.

Passionnée par le pouvoir thérapeutique de la musique, elle s’engage auprès d'enfants autistes et se bat pour l’enseignement de la musique carnatique aux enfants défavorisés.

Autant de réalisations qui lui valent depuis des années les plus grandes distinctions honorifiques: son site internet en dénombre plus de trente, parmi lesquelles un "Life Achievement Award" étonnamment précoce, mais à coup sûr bien mérité.

>> A voir: Bombay Jayashri -- Thillana in Sindhu Bhairavi, "Listening to Life concert":

Crédits

  • Une proposition et des textes de

    Vincent Zanetti

  • Réalisation web

    Andréanne Quartier-la-Tente

  • RTS Culture

  • Mai 2018