Au printemps 2017, le duo instrumental palestinien Sabîl publie "Zabad, l’écume des nuits", une oeuvre brillante et inspirée du oudiste et compositeur Ahmad Al Khatib qui renouvelle avec bonheur l’esthétique musicale classique arabe. L’occasion de s’intéresser au luth oud et à sa place dans l’image musicale que l’Occident se fait de la culture palestinienne.

Un instrument emblématique

Ancêtre du luth européen qui en a d’ailleurs conservé le nom, le oud (al-‘ud) est l’instrument à cordes par excellence des diverses déclinaisons de la musique classique arabe. Une caisse de résonance volumineuse en forme de grosse goutte d’eau, un manche court dépourvu de frettes avec à sa tête un chevillier recourbé vers l’arrière, un nombre variable de cordes en boyau ou en nylon - de quatre à six choeurs de deux cordes suivant les pays, les époques et les répertoires - il jouit dans le monde arabe d’un succès en tous points comparable à celui de la guitare en Occident. Son origine est pourtant bien plus ancienne: dès le VIIIe siècle, nombre de traités musicaux de l’Islam en décrivent de complexes techniques de jeu au service du Maqâm, la tradition modale classique.

Munir Bashir, l’art du oud solo, l’école de Bagdad:

 

Hommage à Nasser Shamma, une archive de l'UNESCO:

 

Le oud moderne

A la fin du XIXe siècle, alors que sous l’empire ottoman il a perdu une partie de son prestige au profit d’autres luths aux manches plus longs, le oud devient un instrument populaire.

Confident des poètes, accompagnement des chanteurs, il faut attendre le XXe siècle et la création de l’Ecole de Bagdad en 1937 pour le voir développer un véritable jeu d’instrument soliste et virtuose.

A partir de là, cette ouverture aux deux courants - répertoires populaires et approche instrumentale savante - sont pour beaucoup dans le succès du oud au sein des générations suivantes: relativement accessible et léger, son chant continue à évoquer l’Orient, le Maghreb et l’Andalousie perdue, tout en s’offrant avec bonheur aux développements de nouvelles musiques orientales directement influencées par le jazz, le flamenco et les musiques contemporaines.

Nasser Shama, de l’école de Bagdad aux musiques du monde, l’ouverture du oud:

 

Le Trio Joubran, une histoire de famille

Comme les autres régions du monde arabe, la Palestine peut se targuer d’une très ancienne tradition de oud. Lorsqu’en 2001, le jeune luthier Wissam Joubran devient le premier étudiant arabe diplômé du fameux Institut Antonio Stradivari de Crémone, en Italie, il s’inscrit pourtant dans une lignée familiale déjà riche de quatre générations de oudistes et de luthiers à Nazareth. Le frère aîné, Samir, s’est installé à Paris pour développer une musique originale. Wissam le rejoint, bientôt suivi par leur cadet Adnan. Ensemble, ils fondent en 2004 le Trio Joubran. Neuf ans, cinq CDs - dont un sur des poèmes écrits et récités par Mahmoud Darwish - six musiques de film et plusieurs prix internationaux plus tard, les trois frères reçoivent la médaille palestinienne du mérite et de l’excellence: en perpétuels voyages entre Nazareth, Ramallah et Paris, l’ensemble fait figure d’ambassadeur culturel de la Palestine.

Le Trio Joubran, teaser vidéo:

 

Le Trio Joubran en concert à Paléo en 2012:

 

L’exil sublimé

Enseignée dans les conservatoires en Palestine, la tradition du oud se perpétue aussi au sein des communautés palestiniennes réfugiées au Liban et en Jordanie.

Né en 1974 dans un camp en Jordanie, Ahmad al Khatib, à l'origine du duo Sabîl, s’initie au oud dès l’âge de huit ans avant d’étudier la musicologie et le violoncelle dans la tradition classique occidentale. En 1997, il devient directeur du Conservatoire de musique orientale Edward Saïd à Jérusalem-Est et fonde le groupe Karloma.

En 2002, son visa ne lui permettant pas de rester, il travaille pour d’autres conservatoires, compose et publie une dizaine d’ouvrages d’enseignement et de transcription du oud qui font aujourd’hui références.

En 2004, il s’installe en Suède et enseigne les théories de la musique modale et la composition à l’Université de Göteborg. Cette même année, son premier album, "Sada", rend hommage à Jamil et Munir Bashir et à l’Ecole de Bagdad.

 

Le duo Sabîl interprète "Take Me Along" ("Emmène-moi")

 

 

L’écume des nuits

En 2011, en compagnie de son compatriote Youssef Hbeisch - par ailleurs percussionniste attitré du Trio Joubran - Ahmad Al Khatib fonde le duo Sabîl ("en route" en arabe). Après un premier album éponyme très remarqué - une merveille de complicité et de dialogue subtil - les deux complices font un pas de côté deux ans plus tard et créent "Jadayel", une oeuvre polyphonique née de leur rencontre avec le quatuor contemporain Béla.

2017, nouveau changement de cap: le dernier-né, "Zabad, l’écume des nuits", met en sons, en plus du oud et des percussions, deux autres instruments jusque-là peu ou pas usités dans ce genre de musique: le luth kurde à long manche buzuq du Palestinien Elie Khoury et la contrebasse du Français Hubert Dupont. Portées par des arrangements résolument novateurs et une prise de son remarquable, parsemées d’improvisations inspirées, les compositions d’Ahmad Al Khatib retrouvent avec bonheur l’esthétique classique arabe pour mieux en repousser les limites.

Le duo Sabîl jouent au festival Arabesque, à Montpellier, en 2013:

 

Le duo Sabîl et le quatuor Béla interprètent Jadayel au festival Les Suds à Arles 2013:

 

En réécoute dans "Versus-écouter"

Ce grand format a été mis sur pied dans le cadre de la rediffusion le 18 août 2017 de l'émission "Versus-écouter" du 23 mai 2017 consacrée au duo Sabîl, une émission à (ré)écouter ici: 

Oud, vue de la tête
Versus-écouter - Publié le 23 mai 2017
 

Crédits

Textes - Vincent Zanetti

Réalisation web - Nathalie Hof

Août 2017

 

Crédits images

Alexandre Chatton / RTS

Harmonia Mundi / Lattitudes / Sabîl

Wikipédia

Issam Rimawi / Anadolu Agency / AFP