Le Teatro Colón de Buenos Aires, l'une des plus belles salles lyriques

Grand Format Musique

AFP - MAISANT Ludovic

Introduction

Par sa taille, son acoustique et son histoire, le Teatro Colón, situé au coeur de Buenos Aires en Argentine, est le lieu de consécration de tous les artistes et des mélomanes. Il est d’ailleurs souvent mis sur le même pied d’égalité que la Scala de Milan, le Staatsoper de Vienne ou le Semperoper de Dresde. Retour sur l'histoire tourmentée d'un monument d'exception.

Chapitre 1
Au coeur de la ville

AFP - Hemis

En plein centre de Buenos Aires, le quartier de San Nicolas est le véritable poumon financier de la ville. De jour, il bourdonne comme une ruche, animé par les klaxons et le pas pressé des employés dans les rues où s’alignent les banques et les immeubles de bureaux. Mais à la nuit tombée, ce sont les théâtres qui attirent une foule de spectateurs et spectatrices qui viennent s’y divertir avant de déguster une pizza dans l’un des restaurants traditionnels tout proches.

Dans ce quartier animé se dresse l’une des salles les plus prisées de la ville, le Teatro Colón. Cet imposant édifice est considéré comme un monument emblématique de la capitale argentine.

Sa taille déconcertante, - il occupe un espace de 8200 mètres carrés -, son excellente acoustique et la valeur artistique de son architecture en font une salle mythique prisée des amateurs et amatrices d’opéra, tandis que les interprètes, non seulement les chanteurs, mais aussi chefs d’orchestre, pianistes ou violonistes, rêvent tous de s’y produire.

>> A écouter: l'émission ""L'oreille d'abord" consacrée au Teatro Colón de Buenos Aires :

L'OSR au Teatro Colón de Buenos Aires. [RTS - Niels Ackermann]RTS - Niels Ackermann
L'oreille d'abord - Publié le 9 février 2023

Chapitre 2
Un opéra d'envergure mondiale

AFP - HUGHES Hervé

Le bâtiment actuel n’est pas l’édifice original, qui était situé à ses débuts sur la Place de Mai. Ce premier bâtiment fut inauguré le 25 avril 1857 par une représentation de la "Traviata" de Verdi.

Le premier Teatro Colón était situé sur la Place de Mai. [Wikimédia]
Le premier Teatro Colón était situé sur la Place de Mai. [Wikimédia]

Dès 1886, l’intendant Torcuato de Alvear rêve de doter la ville d’un opéra d’envergure mondiale. Les travaux de construction de la nouvelle salle commencent en 1890.

L’architecture du Teatro Colón se caractérise par un style éclectique où prévalent les influences des styles néo-renaissant italien et néo-baroque français, un mélange surprenant qui s’explique par l’histoire tout aussi étonnante de sa construction il y a plus d’un siècle.

La façade du Teatro Colón après rénovations, en 2010. [AFP - JUAN MABROMATA]
La façade du Teatro Colón après rénovations, en 2010. [AFP - JUAN MABROMATA]

Le projet initial du bâtiment est l’œuvre de l’architecte italien Francesco Tamburini, décédé un an seulement après la mise en route du chantier. C’est son collaborateur Victor Meano qui reprend le chantier. S’inspirant de la Renaissance italienne, il apporte des changements majeurs aux plans de son prédécesseur, dans le but d’italianiser l’édifice. Les travaux avancent bien jusqu’en 1894, date à laquelle le chef de chantier rencontre des difficultés financières qui ralentissent la cadence.

En 1904, alors que la grande partie de la construction est achevée, le projet est à nouveau amputé de son maître d’œuvre. Meano décède lui aussi, assassiné par son majordome.

Dans le Teatro Colón de Buenos Aires. [AFP - MAISANT Ludovic]
Dans le Teatro Colón de Buenos Aires. [AFP - MAISANT Ludovic]

Le gouvernement argentin confie la phase finale de la construction à l’architecte belge Jules Dormal. Ce dernier introduit à son tour quelques modifications dans le plan original et imprègne sa marque notamment en adoptant un style décoratif à la française de type Art nouveau.

Dès son ouverture en 1908, le Teatro Colon s'’impose comme le plus grand et le plus somptueux des opéras d’Amérique.

Chapitre 3
Les caractéristiques du théâtre

AFP - DANIEL GARCIA

Le théâtre est somptueux, à l’extérieur comme à l’intérieur. Les architectes ont su concilier le style antique qui prédomine à l’extérieur et, pour citer Victor Meano, "les caractères généraux de la renaissance italienne, la bonne distribution et la solidité propres à l’architecture allemande, la grâce la variété et la bizarrerie de l’ornementation associées à l’architecture française".

L’entrée principale, située sous une marquise en fer forgé, mène à un grand foyer orné de colonnes en marbre rouge de Vérone, recouvert de stuc pour imiter le marbre Botticino.

A l'intérieur du Teatro Colón de Buenos Aires. [AFP - MAISANT Ludovic]
A l'intérieur du Teatro Colón de Buenos Aires. [AFP - MAISANT Ludovic]

Le hall est coiffé d’un vitrail très lumineux en forme de coupole réalisé à Paris. Il donne sur un grand escalier en marbre de Carrare, orné de deux têtes de lion taillées dans des blocs uniques. Les marbres jaunes et roses de Sienne et du Portugal donnent des nuances distinctes de couleur et de textures à la balustrade.

La salle proprement dite, en forme de fer à cheval,  est l’une plus grandes du monde. Elle mesure 75 mètres de profondeur, 32 mètres de diamètre et 28 mètres de haut. Cet espace gigantesque peut accueillir 2'487 spectateurs, jusqu’à 3'000 en comptant les gradins situés aux paradis, soit les derniers étages où les spectateurs restent debout. La fosse peut contenir jusqu’à 120 musiciens. Elle est conçue avec des chambres de résonances et des courbes spéciales de répercussion du son. On entend parfaitement le moindre murmure en tout point de la salle.

Le parterre suit une pente légère. Il est entouré de baignoires fermées par des grilles de bronze, particularité qui permettait aux personnes endeuillées de demeurer cachées. Elles sont aujourd'hui fermées au public.

L'intérieur du Teatro Colón, à Buenos Aires. [AFP - Marc Vrin]
L'intérieur du Teatro Colón, à Buenos Aires. [AFP - Marc Vrin]

Chapitre 4
Attentat à la bombe

En 1910, l’édifice subit un attentat à la bombe qui éclate au beau milieu de l’orchestre, blessant grièvement un grand nombre de personnes. Dans son ouvrage "Notes de voyage dans l'Amérique du Sud" paru en 1911, le politicien français Georges Clemenceau, de passage en Argentine, relate les faits:

"Le théâtre Colon, où l'on joue l'opéra, est le plus grand et probablement le plus beau théâtre du monde. Les loges ouvertes du rez-de-chaussée, ainsi que des deux premiers rangs, présentent, avec l'orchestre peuplé de jeunes femmes en toilette de soirée, le spectacle le plus brillant qu'il m'ait été donné de rencontrer dans une salle de théâtre.

En un pareil lieu, on devine ce que put être la catastrophe d'une bombe. L'horreur n'en saurait être exagérée. Un haut fonctionnaire m'a dit qu'il n'avait jamais vu de telles flaques de sang. On emporta les blessés comme on put, la salle se vida parmi les cris de fureur, et, les dégâts matériels réparés dans la journée qui suivit, pas une femme de la société ne manqua à la représentation du lendemain. C'est un beau trait de caractère qui fait tout particulièrement honneur à l'élément féminin de la nation argentine. Je ne suis pas bien sûr qu'à Paris la salle eût été comble en pareil cas."

Georges Clemenceau (1841-1929), homme politique français, chez lui, en 1903. [AFP - Harlingue]
Georges Clemenceau (1841-1929), homme politique français, chez lui, en 1903. [AFP - Harlingue]

Chapitre 5
L'italien en majesté

AFP - Nahuel Padrevecchi

A ses débuts, le théâtre ne programme que des œuvres chantées en italien. Il faut attendre 1912 pour que l’opéra découvre d’autres langues. Même Toscanini dirige en 1901 la première de "Tristan et Isolde" en italien.

Peu à peu, le public se fait à l'idée d'entendre les opéras dans leur langue originale: en 1922, "Parsifal" est joué pour la première fois en allemand sous la direction de Felix Weingartner. Et l'Orchestre philharmonique de Vienne donne dix-neuf concerts, ainsi que le troisième acte de "Tristan et Isolde".

Le chef d'orchestre et compositeur Felix Weingartner, ici en 1935 à Bâle. [Keystone]
Le chef d'orchestre et compositeur Felix Weingartner, ici en 1935 à Bâle. [Keystone]

A partir de 1915, le théâtre Colon accueille ses premiers concerts symphoniques, instituant une tradition qui va permettre aux plus grands orchestres européens et américains de venir se faire applaudir en Argentine. C'est André Messager qui tient le premier le pupitre. En 1920, Richard Strauss est invité à diriger seize concerts durant la saison. Il y interprète non seulement des œuvres de Beethoven, mais aussi des pages de sa composition.

Dès 1925, le Teatro Colón accueille sa propre saison musicale et invite les plus grands chefs et interprètes à faire le voyage pour se produire dans ce qui ne tarde pas à devenir la plus européenne des salles d’Amérique du Sud.

Le théâtre abrite aujourd'hui un Institut supérieur d'art, une bibliothèque, un Centre d'expérimentation musicale et des ateliers qui permettent à la plupart des décors, accessoires, costumes, éléments scénographiques et des autres éléments nécessaires pour une mise en scène complète d'être construits dans le même bâtiment.

Il accueille en moyenne deux cents représentations par an, dont une centaine consacrée aux opéras, trente-cinq aux ballets et soixante-cinq aux concerts. À côté du répertoire traditionnel, une place est réservée à la création et, en dépit d'un public de plus en plus âgé, à la reprise de "classiques contemporains", comme les opéras de Honegger, Britten ou Menotti.

Enfin, les plus grands solistes internationaux y offrent des récitals tandis que la native de Buenos Aires Martha Argerich y organise chaque année un concours visant à découvrir les jeunes pianistes les plus talentueux du pays.