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Madalitso Band, des rues du Malawi au succès global

Le duo malawite Madalitso Band. [Bonjoe Joe ]
Madalitso Band, du Malawi à la Suisse / L'écho des pavanes / 15 min. / le 11 juin 2022
Le duo malawite Madalitso Band publie son deuxième album, "Musakayike", sur le label genevois Bongo Joe. Sa tournée européenne passe par Martigny, les 24 et 25 juin, dans le cadre du Festival des 5 Continents.

Dans le monde de la guitare, il existe une caste à part. Celle des instruments qui ont tout vécu. Ils sont plus striés de cicatrices qu’un vieux légionnaire et pourtant sont encore et toujours fidèles au poste, présents sur scène ou en studio d’enregistrement.

La guitare du chanteur country Willie Nelson fait partie de cette élite paradoxale. Elle s’appelle Trigger et arbore un grand trou d’usure au milieu de sa table d’harmonie, plus les signatures à demi-effacées des proches du musicien texan.

Une machine à groove

Dans l’instrumentarium du Madalitso Band, la guitare de Yosefe Kalekeni a sa place au panthéon des merveilles en péril. Modèle classique bon marché, elle n’a plus que quatre cordes sur six et des clés manquantes. Le manche a perdu une partie de son bois, les espaces entre les frettes sont comblés par des petits portraits ou des dessins. La table d’harmonie semble avoir essuyé toutes les moussons, recouverte d’autocollants et rafistolée au scotch. Cette guitare, un pucier vous la céderait pour une thune. Yosefe Kalekeni ne s’en séparerait pour rien au monde.

A côté de lui, l’autre moitié du duo Madalitso Band, c’est Yobu Maligwa, sa voix d’ange qui tutoie les nuages et son babatone. Le babatone est un instrument malawite qui combine l’imposante contrebasse et la guitare slide des bluesmen.

Celle de Yobu Maligwa est fabriquée maison. Voici le mode d’emploi: prenez une vieille caisse en bois de belle taille ou construisez-la vous-même. Tendez dessus une peau de vache séchée à clouer sur les flancs de la caisse. Plantez dedans un manche de la dimension d’un piquet de clôture. Vous y fixerez une unique corde réglable avec une grosse cheville en bois. Votre main droite joue la corde avec un gros médiateur que vous aurez aussi fabriqué vous-même, tandis que votre main gauche fera glisser sur la corde une vieille bouteille de sirop contre la toux. Le babatone crée des notes basses ou peut fonctionner comme un bourdon ou une percussion.

Avec ces deux instruments bricolés, auxquels s’ajoute un vieux tambour servant également de tabouret à Yosefe Kalekeni, le Madalitso Band est imparable. Une machine à groove qui jamais ne déraille et jamais ne se désaccorde. C’est simplement bluffant de les voir soulever une foule en jouant assis, portant invariablement leur pull sans manches aux couleurs du Malawi: rouge, vert et noir.

Du Malawi à Genève

Au Malawi, pays d’Afrique de l’Est pauvre parmi les pauvres, Yosefe et Yobu ont débuté dans les rues de la capitale Lilongwe à faire la manche pour gagner leur pain. Quand la gamelle n’était pas assez pleine, les deux musiciens travaillent dans les champs, confectionnent des briques de terre ou travaillent sur des chantiers. Jusqu’au jour où ce duo de campagnards à l’humeur inflexiblement optimiste rencontre un producteur malawite qui les envoie à Zanzibar dans un festival dont les autocollants décorent aujourd’hui la fameuse guitare, tel un talisman.

De connexion en connexion, le Madalitso Band a rejoint la maison de disques Bongo Joe, sise en l'île, au coeur de Genève où l’arcade accueille les musiques du monde (du blues à la techno en passant par le malouf et la cumbia) en format vinyle, des bouquins qui vous en parlent, un bar pour étancher les soifs qui en découlent et une petite scène pour y accueillir les artistes de passage.

>> A écouter: "Musakayike" de Madalitso Band

Un premier album, "Wasalala", sort en 2019, suivi d’une tournée européenne des clubs et autres festivals, de l’Anglais Womad au Danois Roskilde. Durant la pandémie, Madalitso fait le gros dos et prépare ce deuxième album tout aussi énergique et brut que le premier. "Musakayike" leur vaut aujourd’hui une nouvelle tournée européenne.

"Musakayike" est une chanson d’amour adressée à une fille: "Arrête de douter", dit le refrain. On peut aussi le traduire par "ne doute de rien", tant l’aplomb et la douce franchise du duo malawite semble balayer tous les obstacles. Une belle aventure pour deux artistes qui ont mieux connu les trottoirs ou les champs que les bancs de l’école.

Thierry Sartoretti/aq

Madalitso Band, "Musakayike" (Bongo Joe Records).

En concert au Festival des Cinq Continents, Martigny  les 24 et 25 juin 2022.

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