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Un "Elektra" de Strauss puissant et ingénieux au Grand Théâtre

"Elektra" de Richard Strauss dans une mise en scène d'Ulrich Rasche au Grand Théâtre de Genève. [Carole Parodi - Grand Théâtre de Genève]
Elektra: le rite de la vengeance / Musique matin / 10 min. / le 2 février 2022
Pour sa version d'"Elektra", opéra de Richard Strauss, le metteur en scène et scénographe Ulrich Rasche a conçu une structure impitoyable sur laquelle les protagonistes projettent leurs névroses et leurs traumas. A voir jusqu'au 6 février au Grand Théâtre de Genève.

Voir "Elektra" sur une scène est une expérience qui ne laisse jamais indifférent! 123 ans après sa création, cet opéra de Richard Strauss, sombre, démesuré et déchaîné, continue de fasciner (ou peut-être repousser) par sa puissance musicale et dramatique.

En un acte, et un peu moins d'1h45, Strauss traque et dissèque les errances et fulgurances de la psyché humaine, en se basant sur la tragédie de Sophocle, remanié par Hugo Von Hofmannstahl. Pour venger le sacrifice de sa fille Iphigénie, la reine Clytemnestre assassine son mari, le roi Agamemnon. Le meurtre de celui-ci appelle la vengeance de leur fille Elektra. Mais tuer sa mère n'est pas chose facile et l’engrenage de la vengeance s’emballe.

Une polyphonie psychique

Le compositeur allemand met à rude épreuve les chanteurs et surtout les chanteuses dans cet opéra. "Elektra" est une véritable épreuve de force pour la soprano qui chante le rôle-titre réputé pour être l'un des plus difficiles du répertoire lyrique.

Enfermée, à la fois, dans un palais et dans ses errements psychiques, Elektra attire l'auditeur-spectateur dans une toile étouffante. Strauss, lui-même, parlait de "polyphonie psychique" pour décrire son opéra où un orchestre gigantesque "dit" les désirs de vengeance, l'impuissance devant le pouvoir, la culpabilité et les rêves d'une autre vie.

Une merveille d'ingénierie

En contrepoint aux personnages enfermés dans leurs tourments, le metteur en scène et scénographe allemand Ulrich Rasche a conçu une gigantesque machine en métal qui constitue le décor unique du spectacle à voir au Grand Théâtre de Genève.

A la fois tour-cage-prison, cette structure de 11 tonnes est une merveille d'ingénierie: tout est en mouvement perpétuel. Le cylindre qui coiffe la tour, en mailles d'acier, monte ou descend, emprisonnant ou libérant les protagonistes.

Pour rajouter une difficulté de plus, les chanteurs et chanteuses, qui sont perchés à plus de 5 mètres de la scène, doivent apprivoiser le mouvement circulaire de cette structure. L'exercice est aussi difficile physiquement que dangereux. Chaque interprète, vêtu d'un costume sombre, porte ainsi un baudrier d'alpiniste et est assuré par une longue chaîne à la structure.

Chanter une œuvre aussi difficile qu'"Elektra" dans des conditions aussi extrêmes est un véritable tour de force. Mais ce décor-personnage offre un contrepoint matériel saisissant à l'intrigue. Nul n'échappe à son destin: enfermés dans des cauchemars de vengeance, hantés par des images d'assassinats, les protagonistes d'"Elektra" ne peuvent pas échapper à la structure d'Ulrich Rasche.

>> A voir, présentation de la production "Elektra" de Richard Strauss au Grand Théâtre de Genève

Un équilibre difficile entre mise en scène et musique

Tout est sombre, glacial, traversé par des jeux de lumière extraordinaires conçus par Michael Bauer. Le seul défaut de cette mécanique implacable, c'est son interaction avec la musique. Luttant contre la machine, les interprètes n'arrivent pas à s'oublier pour se laisser traverser par la musique.

Les équilibres avec la fosse sont également contraints par les dimensions. Ainsi, au début, la soprano Ingela Brimberg, perchée à plus de cinq mètres de hauteur de la fosse d'orchestre, semble comme perdue dans les hauteurs puis, petit à petit, réapprivoisant l'équilibre et le vertige, gagne en assurance et en puissance.

Sa voix qui s'élève dans des aigus stratosphériques n'est pour autant jamais stridente et s'accorde à merveille avec celle de Clytemnestre, incarnée par Tanja Ariane Baumgartner et Sara Jakubiak, une émouvante Chrysothemis. Du côté masculin, Michael Laurenz, dans le rôle d'Egiste, et Karoly Szemerédy, dans celui d'Oreste, semblent lutter contre les éléments matériels, mais sur le plan vocal, leur performance reste de haut vol.

La production d'"Elektra" au Grand Théâtre de Genève. [Carole Parodi - Grand Théâtre de Genève]La production d'"Elektra" au Grand Théâtre de Genève. [Carole Parodi - Grand Théâtre de Genève]

Une production puissante

Quant à l'Orchestre de la Suisse romande, dirigé par Jonathan Nott, il semble presque isolé de la production. Peut-être qu'à force d'avoir le regard rivé dans les hauteurs, l'oreille n'arrive plus à cartographier les mille et un motifs de la partition de Strauss. Peut-être aussi que l'orchestre manque de puissance rugissante dans certains passages, Jonathan Nott excellant réellement dans les parties plus irisées et chatoyantes de la partition?

Hormis ces petites réserves, et une fois les derniers torrents sonores envolés, on reste sonné par la puissance de cette production qui rejoindra, assurément, une des grandes "Elektra" de la décennie.

Sujet antenne: Anya Leveillé

Adaptation web: aq

"Elektra" de Richard Strauss, à voir au Grand Théâtre de Genève jusqu'au 6 février 2022

L'émission "Ramdam" du jeudi 3 février 2022 est consacrée au thème de la vengeance et évoque cette production d' "Elektra". A voir en direct sur RTSUn à 22h45, puis sur le PlayRTS

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