Le chef d'orchestre Alain Lombard (G) dirige le "grand orchestre des musiciens de France", le 15 novembre 2004 à la Halle aux Grains de Toulouse. [Georges Gobet - AFP]
Publié Modifié

Révisez vos classiques! Les symphonistes

>> Pour tous les mélomanes qui s'ignorent et pour celles et ceux qui veulent réviser leurs classiques, Catherine Buser, spécialiste musique classique à la RTS, a décidé de partager les œuvres qui lui ont donné envie de faire son métier.

>> En cinq parties, elle vous propose d'entrer dans l'histoire de la musique dite classique à travers ses plus grands compositeurs. Ce cinquième et dernier épisode est consacré aux compositeurs qui ont plaidé la cause de l’orchestre en tant qu’instrument principal. Brahms, Mahler, Bruckner ou encore Tchaïkovski ont offert à l’humanité d’inoubliables symphonies qui font partie des sommets de la littérature pour orchestre.

>>A lire également, les précédents épisodes de cette série: Révisez vos classiques! Les baroqueux, Révisez vos classiques! La trilogie classique viennoise, Révisez vos classiques! Les romantiques et Révisez vos classiques! Les écoles nationalistes

>> A consulter aussi, notre dossier sur les compositrices: Composer au féminin

>> Et pour découvrir d'autres oeuvres musicales classiques présentées de manière ludique: la web-série Je Sais Pas Vous

Johannes Brahms

1833-1897

Brahms a largement contribué à l’épanouissement de la symphonie dans la seconde moitié du 19e siècle. Avec ses quatre symphonies, il s’impose comme l’héritier de Beethoven dont il assume parfaitement l’influence tout en cherchant à se différencier de son modèle. Sa première symphonie est parfois considérée comme la 10e de Beethoven.

Son ouverture pour orchestre dite tragique a été composée en 1880 alors qu’il vient d’être nommé professeur honoris causa de l’Université de Breslau. Cette ouverture sombre est particulièrement représentative du tempérament nordique de l'auteur. Une page aussi fougueuse et farouche que rude et intérieure.

>> A écouter, l"Ouverture tragique" de Johannes Brahms par l'Orchestre de la Staatskapelle de Dresde sous la direction de Christian Thielemann:

Gustav Mahler

1860-1911

Gustav Mahler va aussi largement contribuer à l’essor de l’orchestre au 19e siècle. Mahler a façonné l’orchestre pendant trois décennies et va se l’approprier comme un soliste le fait de l'instrument sur lequel il travaille avec acharnement.

Son catalogue compte une dizaine de symphonies qui sont autant de fresques gigantesques de la première, amplement biographique et titrée "Titan", jusqu’à la 10e, restée inachevée. Ce sont des symphonies souvent démesurées, que ce soit dans leur durée (la 3e symphonie dure environ 1h30) ou dans leur nomenclature (la 8e symphonie indique en sous-titre "des Mille", ce qui fait référence au nombre de musiciens nécessaire à son exécution).

Son style est celui d’un romantique tardif qui a su donner une grande ampleur à l’orchestre tant en sonorité qu’en composition. Le mouvement qui a le plus largement contribué à la notoriété de Mahler est l'Adagietto de la 5e symphonie, dont les sonorités langoureuses envahissent le film "Mort à Venise" de Visconti.

>> A voir, Juanjo Mena dirige le Philharmonique de la BBC en 2014:

A son menu, des symphonies et des lieder

Le plus surprenant, c’est que Mahler n’a rien composé d’autre que de la musique pour orchestre. Pas de concerto, ni poème symphonique, aucun opéra, pas de musique de chambre. Hormis les symphonies, son œuvre compte d’innombrables lieder dont certains avec accompagnement d’orchestre.

Ses "Chants d’un compagnon errant" ou ses "Chants des enfants morts" sont de véritables chefs-d’œuvre. La musique de Mahler est hautement théâtrale, son atmosphère est tour à tour tendue et angoissée. Compassion, sarcasme, parodie et ironie se mêlent au sublime et au ridicule….

En été 1901, le compositeur écrit des lieder sur des poèmes de Rückert pour son épouse Alma. Il en cache le manuscrit dans la partition de l'opéra "Siegfried" que sa femme aimait déchiffrer. Malheureusement pour le compositeur, Alma ne met pas le nez dans la partition pendant plusieurs jours. Du coup, Gustav l’invite à une séance de déchiffrage. Lorsqu’Alma découvre le cadeau que son mari lui a réservé, elle en a eu, semblerait-il, les larmes aux yeux.

>> A écouter, "Ich bin der Welt abhanden gekommen", un des "Rückert-Lieder" de Mahler chanté par Christian Gerhaher, accompagné de l'Orchestre symphonique de Montréal sous la direction de Kent Nagano:


Anton Bruckner

1824-1896

Il est d’usage lorsqu’on parle de Mahler de le mettre en opposition avec son illustre rival, Anton Bruckner. Pourtant, de rivalité entre les deux compositeurs, il n’y en a point. On dira plutôt qu’ils sont complémentaires et que le succès de l’un a aidé la cause du second. Selon le célèbre chef d’orchestre Bruno Walter, Mahler considérait Bruckner comme son modèle, affirmant que ses créations suivaient la ligne tracée par son prédécesseur.

Pourtant, si les œuvres de Mahler et de Bruckner ont en commun leur durée et leur belle ampleur, elles évoluent dans des mondes bien différents. Mahler est un extraverti qui explore toute la palette émotionnelle du romantisme finissant. A l’inverse, Bruckner, qui a commencé sa carrière comme organiste, était un homme très réservé, discret et profondément catholique. Ses symphonies sonnent comme si elles avaient été écrites sur un orgue.

Les résonances médiévales du scherzo de sa 4e symphonie justifient son sous-titre de "Symphonie romantique". Avec ses sonneries de chasse, ses bruits de meute et l’appel des chasseurs, le scherzo est sans doute le mouvement le plus fantasque de cette lumineuse symphonie. Il est particulièrement apprécié des salles de concert.

>> A écouter, le scherzo de la 4e symphonie de Bruckner par le Royal Concertgebouw Orchestra sous la direction de Riccardo Chailly:

De la musique mystique

Si Mahler et Bruckner ont tous deux composé des symphonies de vastes dimensions, Bruckner se distingue par le côté mystique de sa musique. Pour mémoire, alors que Mahler a fait carrière comme chef d’orchestre, Bruckner, lui, a occupé pendant de nombreuses années le poste d’organiste à la cathédrale de Linz, en Autriche. Ses talents d’organiste étaient reconnus partout en Europe et semblent même avoir occulté son talent de compositeur de symphonies.

On peut sans conteste affirmer que ses symphonies sont de véritables cathédrales sonores. Le chef d’orchestre Edouard Hanslick n’a pas hésité à qualifier Bruckner de compositeur gothique égaré en plein 19e siècle. Bruckner a d’ailleurs composé d’innombrables pages de musique sacrée parmi lesquelles figurent plusieurs messes et de merveilleux motets comme ce Locum iste à découvrir ci-dessous:

La malédiction de la 10e symphonie

Il est amusant de constater que Bruckner et Mahler ont tous deux composé neuf symphonies. Ils n’ont pas pu aller plus loin, comme s’il y avait une malédiction pour celui qui audacieusement dépassait la dixième symphonie au cours du 19e siècle. Beethoven s’est arrêté à la Neuvième, Schubert a achevé la 9e mais a laissé inachevée la 8e. Dvořák et Bruckner ont chacun composé neuf symphonies. Mahler esquisse une dixième, mais il meurt avant de la mener à son terme. Il faut attendre le 20e siècle pour que des compositeurs comme Milhaud ou Chostakovich osent dépasser le chiffre fatidique imposé par Beethoven.

Piotr Ilitch Tchaïkovski

1840-1893

On ne saurait refermer cette petite histoire des grands symphonistes sans évoquer le destin du premier grand symphoniste russe qu’est Piotr Ilitch Tchaïkovski. Le compositeur se disait volontiers russe jusqu’à la moelle de ses os, pourtant cet enracinement ne transparaît pas vraiment dans sa musique. Il a beau avoir recours à des motifs populaires, sa musique se veut romantique dans l’âme, elle est tout empreinte d’une hypersensibilité à son image. Le compositeur déroule sa vie tout au long de ses trois dernières symphonies. Le destin s’acharne sur les héros de ses opéras et sa contribution à la musique de ballet en fait le père du ballet symphonique.

Dans sa symphonie la plus populaire, la 6e, aussi appelée "Pathétique", il se livre à une véritable rétrospective autobiographique. C’est dans ce mouvement que se trouve l’une des mélodies les plus populaires et les plus sentimentales jamais écrites par le compositeur.

>> A écouter, le premier mouvement de la Symphonie n°6 de Tchaïkovski: