Tibor Varga, celui par qui le Valais devint musicien

Grand Format

Andree-Noelle Pot - Keystone

Introduction

Né le 4 juillet 1921 à Györ, en Hongrie, le violoniste Tibor Varga aurait eu 100 ans cette année. Etabli dès 1956 en Valais, il contribua plus que quiconque à façonner la vie culturelle de son canton d'adoption, tout en menant une brillante carrière de soliste et de chef d'orchestre. Grâce à son académie, son festival et ses masterclasses, ce pédagogue hors pair a fait de Sion l'épicentre du violon pendant des dizaines d'années.

Chapitre 01
Un très bon voisin

Andrée-Noëlle Pot - Keystone

"Tout le monde est enchanté de Tibor Varga. Il est gentil, sympathique, c'est un très bon voisin." Devenu plus Valaisan qu'un natif du canton, le violoniste hongrois sut s'intégrer mieux que personne dans son village de Grimisuat, où l'avaient mené les hasards de la vie en 1956.

"Je suis ici trois à quatre mois dans l'année, le reste du temps en voyage. Mais cette maison, c'est le centre de ma vie familiale et le centre de mon repos", disait-il tout sourire à une équipe de la TSR, neuf ans après son installation en Valais.

>> A voir, ce reportage de l'émission "Documentaires" de 1967 qui dresse à la fois le portrait du célèbre musicien et relève l'impact de sa présence en Valais:

Portrait du violoniste et chef d'orchestre Tibor Varga. [RTS]
Divers - Publié le 4 septembre 1967

Maître Varga, ainsi que l'appelaient ses élèves, aurait eu 100 ans le 4 juillet 2021. Il s'est éteint il y a 20 ans mais son souvenir reste vivace et sa contribution à la vie musicale de son canton d'adoption, immense.

Retour sur le destin d'un violoniste de génie et d'un pédagogue de talent, exigeant et sans concession.

Tibor Varga dans son jardin de Grimisuat le 1er juillet 2001. [Andrée-Noëlle Pot - Keystone]Tibor Varga dans son jardin de Grimisuat le 1er juillet 2001. [Andrée-Noëlle Pot - Keystone]

Chapitre 02
Une enfance misérable mais heureuse

Photo12 - AFP

Né le 4 juillet 1921 à Györ, en Hongrie, Tibor Varga grandit entouré de parents aimants dans une ambiance de misère. Son père est lui-même excellent violoniste. Mais sa carrière naissante s'arrête brusquement pendant la Première Guerre mondiale, après une blessure au bras. L'homme devient alors luthier, secondé par son épouse enseignante. Lorsque naît le petit Tibor, le trio vivote pauvrement, sans nourriture suffisante ni jouets. Mais le musicien gardera toute sa vie le souvenir d'une enfance enchantée et heureuse, baignée de musique et d'affection.

L'enfant s'intéresse très précocement au violon, qu'il commence à pratiquer naturellement dès l'âge de 3 ans. Doté d'un talent indéniable, il débute des études dans sa ville natale.

"Lorsque j'ai eu dix ans, la suite de ma formation passait par Budapest. Mais la capitale était à 150 kilomètres et mon père ne pouvait envisager de déménager. Que faire? Abandonner? Ma mère a dit: qu'à cela ne tienne! Et elle a organisé mon emploi du temps: le lundi, le jeudi et le samedi, je me levais à 3h15 pour prendre, à 5 heures, un train qui arrivait à 8 heures à Budapest. Toute la journée, jusqu'à 21 heures, je prenais des cours, puis je repartais dans l'autre sens et j'arrivais à une heure du matin à la maison. Les autres jours, j'allais au lycée. Un mois avant les examens, j'arrêtais la musique pour rattraper mon retard dans différentes branches... comme je ne suis pas un grand dormeur, ça a marché", raconte Tibor Varga en 2001 dans un entretien au journal "Le Temps".

Parfois, j'ai de la peine à comprendre la jeunesse d'aujourd'hui. (...) Les jeunes disent qu'ils ne peuvent pas faire en même temps école et musique. Mais si on organise bien ses journées, il y a assez de temps pour tout faire!

Tibor Varga dans une interview à "L'Illustré" en 1997

Chapitre 03
La rencontre avec Bartók et Kodály

AFP

Rapidement, le jeune violoniste s'intéresse à la musique de son temps. Il fait la connaissance des compositeurs Béla Bartók et Zoltán Kodály, les deux représentants les plus éminents de la musique hongroise.

Sous la direction du chef Ferenc Fricsay, il grave aux côtés de l'Orchestre philharmonique de Berlin une célèbre version du 2e Concerto de Béla Bartók pour Deutsche Grammophon.

>> A écouter, le premier mouvement du Concerto n°2 pour violon et orchestre de Béla Bartók par Tibor Varga:

v

Chapitre 04
Quitter la Hongrie

A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, Tibor Varga quitte définitivement la Hongrie et finit par s'installer à Londres, où il se marie et où naissent deux enfants, Gilbert et Suzanne.

A l'âge de 3 ans, Gilbert tombe gravement malade et les médecins conseillent alors à ses parents de quitter les brumes et l'humidité de Londres et de s'installer en Valais ("C'est où?", demande le musicien à ses médecins), où l'air sec et le climat de montagne devaient contribuer à améliorer la santé du petit garçon.

En 1956, la famille met le cap sur Grimisuat, sur les hauteurs de Sion. Et le miracle se produit: en quatre mois, le garçonnet est complètement guéri. Tibor Varga mentionnera à de multiples reprises sa reconnaissance pour ce canton qui l'a si bien accueilli et a permis à son fils de recouvrer la santé.

>> A voir, Tibor Varga reçu par l'émission "Cadences" à quelques jours de ses 80 ans. Il revient sur son parcours et notamment son déménagement en Valais, "un choix qui n'en était pas un. Mais dans ma vie, j'ai choisi bien peu de choses":

Rencontre avec Tibor Varga, à quelques jours de ses 80 ans [RTS]
Cadences Magazine - Publié le 12 juin 2001

En Valais, le climat est relativement sec, mais très pur. Ici, mon violon sonne beaucoup plus clair et beaucoup plus vivant. La sonorité est complètement différente que si vous allez déjà à Genève. Pour moi, travailler ici le violon est un plaisir extraordinaire.

Tibor Varga en 1993 dans le "Journal romand" de la TSR

Chapitre 05
Les débuts du Festival

En Valais, Tibor Varga consacre une grande partie de son temps à sa carrière de grand soliste et de chef d'orchestre.

>> A voir, Tibor Varga dans la Weihnachts-Sinfonie de Gaetano Maria Schiassi:

Mais il entend aussi apporter une contribution décisive au développement culturel de son canton d'adoption.

>> En 1967, Tibor Varga revient sur la création de son Académie et du Festival:

En master class avec Tibor Varga en Valais en 1967. [RTS]RTS
Emission sans nom - Publié le 4 août 1967

Il crée successivement l'Académie de musique en 1963, le Festival international en 1964 et enfin le Concours de violon en 1967, marquant comme nul autre avant lui le paysage musical valaisan.

>> A voir, en 1969, les jeunes instrumentistes au Festival Tibor Varga:

Les jeunes au Festival Tibor Varga, 1969 [RTS]
Jeunesse - Publié le 11 octobre 1969

En 1988, il se démène pour créer à Sion, dans le cadre du Conservatoire, un Département supérieur des archets. "L'école Varga" compte rapidement une trentaine d'élèves venus du monde entier, tous scrupuleusement choisis par le maître. Une sorte d'université en culottes courtes, point de mire dans le monde du violon.

Si le niveau des élèves est élevé, les exigences de Varga le sont également. "Je suis stressé, parce que j'ai peur de le décevoir. Monsieur Varga est un homme très sévère, très exigeant. Il ne mâche pas ses mots", disent ses élèves au micro de la TSR en 1993. Pédagogue recherché et intransigeant, Tibor Varga laissera toutefois une trace indélébile en Valais. Ses qualités de musicien sont reconnues unanimement.

"On peut parler d'un son Varga. Cela provient d'une part de la qualité de son instrument. (...) Sa manière d'attaquer la corde avec son archet donne au son Tibor Varga une qualité extrêmement expressive. Cela tient aussi à son vibrato, souvent très serré" explique René Schenker en 1993 à "Viva", président du jury du Concours Tibor Varga.

>> A découvrir, l'émission "Viva" du 17 mars 1993 consacrée à Tibor Varga, qui revient sur son parcours musical:

Leçons valaisannes: Tibor Varga [RTS]
Viva - Publié le 17 mars 1992

Chapitre 06
Bisbilles valaisannes

Rene Ritler - Keystone

En septembre 1997, au terme de la 33e édition du festival, Tibor Varga adresse ses adieux au public sédunois en qualité de directeur artistique et cède la place à Gilbert, son fils devenu chef d'orchestre.

Puis en 2001, à la surprise générale, Tibor Varga se retire du comité du festival en raison de fortes dissensions l'opposant à la nouvelle organisation en place. Il retire son nom de la manifestation tout en continuant à organiser son propre concours de violon. En 2002, deux compétitions de haut niveau s'affrontent ainsi à Sion.

Une solution est trouvée un an plus tard avec une alternance entre les deux épreuves. L'Académie de musique Varga, devenue par la suite l'Ecole supérieure de musique, est intégrée à la même époque à la Haute Ecole de musique valaisanne.

La façade du Conservatoire Supérieur et Académie de Musique Tibor Varga photographiée à Sion le 7 octobre 2002. [Andrée-Noëlle Pot - Keystone]Andrée-Noëlle Pot - Keystone
Musique matin - Publié le 2 juillet 2021

"Je suis énormément reconnaissant à mon destin d'avoir pu vivre et faire cette expérience extraordinaire", disait-il dans son français rocailleux à la veille de ses 80 ans en juillet 2001.

Avec son décès dans sa maison de Grimisuat le 4 septembre 2003, c'est toute l'âme du Valais musical qui s'en va. Indéfectiblement attaché à ce canton qui, malgré les bisbilles, resta son port d'attache pendant plus de quarante ans, Tibor Varga laisse un grand vide.

Depuis 2017, les acteurs culturels sédunois ont fédéré son héritage sous le nom de la Fondation Sion Violon Musique. Celle-ci organise toujours le Concours international de Violon Tibor Varga (bisannuel), l’Académie de Musique Tibor Varga et le Sion Festival.

Depuis deux ans, le Concours Tibor Junior, réservé aux jeunes de 14 à 17 ans est organisé en alternance avec Concours Tibor Varga, réservé aux moins de 26 ans.