Publié

La musique classique haïtienne revit grâce à la pianiste Célimène Daudet

La pianiste Célimène Daudet. [AHMAD GHARABLI - AFP]
Célimène Daudet, Haïti son amour / L'écho des pavanes / 40 min. / le 29 mars 2021
Dans son album "Haïti mon amour", la pianiste française Célimène Daudet rend hommage au pays de sa mère, à travers des pièces pour piano méconnues de compositeurs haïtiens.

Si la musique savante occidentale s’est développée sur le continent européen, on oublie qu’à des milliers de kilomètres de Paris, Vienne ou Naples, on écrivait également des œuvres dites "classiques". Dispersées à travers des collections et des archives aux quatre coins du monde, de nombreuses pièces composées dans les anciennes colonies espagnoles, portugaises ou françaises commencent enfin à remonter à la surface grâce aux recherches menées par des interprètes désirant s’écarter des sentiers classiques battus.

En Haïti, au tournant du XXe siècle, des compositeurs – dont certains formés au Conservatoire de Paris, comme Justin Elie et Ludovic Lamothe – ont écrit des pièces pour piano influencées aussi bien par la musique romantique du XIXe siècle que par des mélodies et danses traditionnelles haïtiennes, y mêlant même des rythmes vaudous. A l’écoute des méringues (une des danses populaires haïtiennes) d’Edmond Saintonge et de Justin Elie, des "Danzas" et autres "Icônes vaudouesques" de Ludovic Lamothe enregistrées par la pianiste Célimène Daudet, on découvre un continent musical fascinant où un nocturne de Chopin tangue au rythme d’une danse haïtienne à cinq temps.

>> A écouter, un extrait de l'album "Haïti mon amour" de Célimène Daudet:

Retour aux sources

Comment ces compositeurs méconnus, dont la plupart des œuvres ne sont pas éditées, se sont-ils retrouvés sous les doigts d’une jeune pianiste française? La rencontre de Célimène Daudet avec le patrimoine classique haïtien n’est pas due au simple hasard, mais à la redécouverte de son histoire familiale. Sa mère, originaire d’Haïti, l’a emmenée quand elle était petite dans son pays natal, et l’a initiée à la langue créole, mais, pendant longtemps, la jeune pianiste s’est sentie éloignée de cette culture. Jusqu’au jour où, sans vraiment savoir pourquoi, elle a éprouvé le "besoin viscéral" d’aller à la rencontre de ses racines haïtiennes.

Pour retrouver la "Terre des hautes montagnes" (signification d’Ayiti en langue taïno) et nouer des liens avec les Haïtiens, Célimène Daudet décide de monter un projet concret, et c’est ainsi que naît, en 2017, le tout premier festival de musique classique du pays: le Haïti Piano Project.

"Après le séisme de 2010, de nombreux pianos ont été détruits ou endommagés. Je me suis dit que si je créais un festival de piano pour offrir quelque chose de vraiment beau aux Haïtiens, il fallait qu’il y ait la même qualité artistique que n’importe où ailleurs dans le monde. Je voulais inviter d’excellents artistes qui puissent jouer sur un beau piano, et pour cela, j’ai décidé d’amener un piano de concert 'tropicalisé', spécialement conçu pour supporter l’humidité". Ce festival, dont les concerts étaient tous gratuits, a connu un succès retentissant, mais, malheureusement, après une deuxième édition, la manifestation n’a pas pu être reconduite en raison de la dégradation des conditions sécuritaires dans le pays.

La résistance par la musique

En attendant de pouvoir retourner en Haïti, Célimène Daudet continue à promouvoir un répertoire qui est non seulement d’une infinie beauté, mais qui révèle également un sous-texte politique. Comment deviner que ces méringues, si élégantes et sensuelles, représentaient pour Ludovic Lamothe et Justin Elie une forme de résistance durant l’occupation américaine que le pays a subi entre 1915 et 1934? "Avec ces danses, ces compositeurs ont clamé haut et fort leur appartenance à une culture haïtienne, refusant de céder à l'influence et à l'occupation américaine". Quand la musique devient un acte de résistance et de liberté, l’amour se niche dans tous les (contre)temps!

Anya Leveillé/olhor

Célimène Daudet, "Haïti mon amour" (NoMadMusic). 

Publié