La chanteuse américaine Aretha Franklin le 13 juin 1969 à Las Vegas (USA). [Keystone]
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Le gospel de la maison de disques Savoy revient sur une triple compilation

Il faut bien trois volumes et 61 chansons pour embrasser le fabuleux catalogue gospel du label américain Savoy. On doit ces compilations sacrées aux Londoniens de Honest Jon’s Records. Un petit miracle pour accompagner la Pâques.

Thierry Sartoretti/mh

L'âge d'or de la musique sacrée afro-américaine

Toute la ferveur d'un peuple

Soixante et un gospels brûlant comme le feu sacré. Chantée sur trois compilations majeures, voici l’histoire du label Savoy de 1954 à 1986, soit l’âge d’or de la musique sacrée afro-américaine. On doit la publication de ces trois bibles au label et magasin de disques londonien Honest Jon’s. Avec "A Stranger I May Be", "Turn It Loose, Ain’t No Good" et "You Better Get Ready", on prend la pleine mesure de la ferveur d’un peuple.

On accompagne aussi les changements artistiques et sociaux de la communauté afro-américaine. On (re)découvre enfin l’importance capitale des chants d’église dans l’histoire de la musique afro-américaine. Pas de blues sans negro spirituals. Pas de rhythm’n’blues ni de soul sans gospel. Pas de rock’n’roll non plus. Même Elvis a payé sa dette au gospel sur deux albums, lui qui a toujours écouté les chants de paroisse de sa ville de Memphis.

Savoy, un nom célèbre

Un palace de Londres

Savoy, c’est d’abord un nom prestigieux. Celui d’un fameux palace londonien.

La façade de l'hôtel Savoy à Londres. [HAUSER Patrice - Hemis via AFP]La façade de l'hôtel Savoy à Londres. [HAUSER Patrice - Hemis via AFP]

Il est aussi magnifié par un standard du jazz: "Stompin’ at the Savoy", signé Edgar Sampson en 1934, destiné au batteur de jazz Chick Web. Ce Savoy-là, américain, était un dancing new-yorkais, ouvert sur Lennox Avenue en plein quartier de Harlem.

Charleston et lindy hop

La naissance d'une maison de disques

Dès les années 1920, le Savoy devient le haut-lieu du charleston, du lindy hop et du swing. De l’autre côté de l’Hudson River, à Newark dans le New Jersey, un immigré russe tente de se lancer dans les affaires avec la communauté noire.

Des jeunes Américains patientent pour entrer au Savoy, à New York, en février 1956. [Mario De Biasi - Leemage via AFP]Des jeunes Américains patientent pour entrer au Savoy, à New York, en février 1956. [Mario De Biasi - Leemage via AFP]

Un premier essai de station de radio fait long feu. Un magasin de postes à galènes n’offre guère de perspectives. Herman Lubinsky décide alors de fonder une maison de disques. Nous sommes en 1942. Et pour profiter de la renommée du dancing new-yorkais, il baptise son label Savoy.

Du jazz au gospel

La crème de la crème

Savoy enregistre en premier lieu du jazz. La crème de la crème: Miles Davis, Charlie Parker, Dexter Gordon, Dizzy Gillespie et des dizaines d’autres, du be-bop jusqu’au free-jazz. "If It’s a Hit, It’s a Savoy" proclamait le slogan. Toutefois, les vrais tubes ne sont pas à chercher du côté du jazz. La vache sacrée de Savoy (on n’ose pas dire le veau d’or), c’est le répertoire gospel.

Herman Lubinsky. [CC-BY-SA]Herman Lubinsky. [CC-BY-SA]

Dès 1943, Herman Lubinsky lance une première filiale destinée à la musique sacrée: King Solmon Records. Ça marche si bien que Savoy enregistre rapidement des quatuors gospel sous sa propre étiquette. Et dans ce domaine, la boutique de Newark n’est pas juste un label indépendant parmi d’autres. C’est le numéro 1 du gospel. Avec un directeur artistique également blanc: Fred Mendelsohn.

L’apport des immigrés juifs

Les Juifs proche de la communauté noire

Comme son patron, Fred Mendelsohn fait partie de communauté juive immigrée du Vieux Monde. L’impact de cette communauté immigrée sur le succès du jazz, du blues, du rock’n’roll ou du gospel est énorme. Qu’on songe aux seuls frères Chess de Chicago qui lancèrent notamment Muddy Waters, Chuck Berry et Bo Diddley.

La raison? Les entrepreneurs juifs se sentaient proches de la communauté afro-américaine du fait du rejet et du racisme de la société américaine WASP ("White Anglo-Saxon Protestant"). Toutefois, leur statut de "blanc" leur permettait d’obtenir des facilités bancaires auxquelles n’avait pas accès la population noire.

Signer les meilleurs

Les chorales et les pasteurs

Fred Mendelsohn est champion pour repérer les meilleurs et s’entourer d’excellents producteurs, arrangeurs et musiciens afro-américains, dont le Révérend Lawrence Roberts.

Savoy signe entre autres les Staple Singers, Jimmy Scott, les Five Blind Boys of Alabama, les Caravans et les Ward Singers. A l’âge d’or des quatuors gospel va succéder celui des chorales et des pasteurs.

James Cleveland, superstar du gospel

Un influenceur avant l'heure

Signé sur le label Savoy, le révérend James Cleveland est une machine à tubes, un influenceur avant l’heure. Il est aussi lié à l’histoire de la chanteuse Aretha Franklin.

A Detroit, Cleveland a d’abord été directeur musical du père d’Aretha, C.L. Franklin, lui-même révérend et chanteur de gospel.

Aretha Franklin et "Amazing Grace"

Le gospel, cette grande famille

James Cleveland prend ensuite la tête de la New Temple Missionary Baptist Church, dans le ghetto de Watts à Los Angeles. C’est là, chez lui, qu’Aretha Franklin enregistre son mythique album gospel "Amazing Grace" en 1972.

Un film, titré lui aussi "Amazing Grace", immortalise l’événement. Devant la caméra du réalisateur Sydney Pollack, on sent toute l’attente et la tension entre la diva de la soul et le patron du gospel.

Dans le public, il y a papa Franklin et Clara Ward, des Ward Singers, plus une foule mêlant paroisse et touristes dont les Rolling Stones. Le soulman Bill Withers en personne nettoie la chaire lorsqu’un verre d’eau manipulé trop nerveusement se renverse. Parmi les musiciens d’Aretha, Bernard Purdie est un ancien batteur attitré du label Savoy. Le gospel est une grande famille. Avec toutes les joies, les brouilles et les peines d’une grande famille.

Gospel et soul à jamais liés

Musique sacrée et profane

Quand le révérend James Cleveland enregistre pour Savoy le très énergique "I Thank You Master" en 1974 accompagné du Southern California Community Choir, cet hymne porte la signature du chanteur soul Donny Hathaway.

Entre la musique sacrée et la musique profane, il y a toujours eu des ponts. Quand bien même, il était mal vu de passer du sacré au profane, de la pureté de l’âme au stupre de la soul. Sam Cooke, Johnnie Taylor, Otis Redding, Aretha Franklin, Wilson Pickett, ils et elles sont innombrables à avoir effectué leur apprentissage vocal à l’église ou dans des formations gospel avant de basculer vers un répertoire plus explicite. Certaines grandes voix ont même fait l’aller et retour: Candi Staton, Al Green, Little Richard, Cissy Houston et sa fille Whitney. Sur la compilation Savoy, on trouve même un roi de la soul et révérend de sa paroisse, Solomon Burke.

Savoy, dans l’ombre de son passé

Le catalogue gospel racheté

Aujourd'hui, la prestigieuse marque existe encore. Mais depuis la mort de son fondateur Herman Lubinsky en 1974, depuis la disparition de ses directeurs artistiques dans les années 1990 et 2000, Savoy vit avant tout dans l’ombre de son passé.

>> A écouter, l'émission L'Echo des pavanes consacrée aux disques Savoy:

Le Label Savoy Records. [Savoy Records - Domaine public / Wikimedia Commons]Savoy Records - Domaine public / Wikimedia Commons
Les disques Savoy, un temple pour le gospel / L'écho des pavanes / 15 min. / le 26 mars 2021

Racheté, son catalogue gospel est passé de main en main avant de trouver refuge chez Malaco, un label soul du Mississipi. Quant au jazz, il est aujourd'hui la propriété de l’éditeur et label californien Concord. Ecoutez les 61 titres des compilations Savoy. Ne lésinez pas sur le volume sonore. Les voix du Seigneur peuvent bien traverser les murs. Elles semblent avoir été enregistrées la veille.

Savoy Gospel chez Honest Jon’s records:

Volume 1: "A Stranger I may be", 1954-1966.

Volume 2: "Turn it loose, ain’ot no good", 1970-1979.

Volume 3: "You better get ready", 1978-1986.