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La reine de la country Loretta Lynn célèbre les femmes

La pochette de l'album "Still Woman enough" de Loretta Lynn.
Legacy
Sony Music [Sony Music - Legacy]
Loretta Lynn, "Still woman enough" / Vertigo / 6 min. / le 22 mars 2021
"Still Woman Enough" proclame le cinquantième album de Loretta Lynn paru aux Etats-Unis sur le label Legacy. Portrait d'une légende de la country qui va bientôt célébrer ses 89 ans et se révèle encore une excellente chroniqueuse sociale.

Elle aura 89 ans en avril prochain. Son nouvel album, son cinquantième, paru aux Etats-Unis chez Legacy, le proclame: "Still Woman Enough". Encore femme! Et quelle femme! Voici Loretta Lynn, née Webb, trônant en robe de princesse avec guitare dédicacée et diadème. Une image de conte de fée digne d'une série télévisée façon "Dynasty": à la fois kitsch et orgueilleuse à souhait. Un symbole de réussite made in America.

Les débuts de Loretta ont toutefois plutôt été ceux d'une Cendrillon aux pieds nus. Née d'ascendance cherokee et irlandaise dans un cabanon de mineur du Kentucky, à Butcher Hollow (le creux du boucher, sic), mariée à l'âge 14 ans, mère à 15, star à 20, Loretta Lynn est l'une des dernières légendes de la country avec Willie Nelson et Dolly Parton. Elle est aussi une survivante, depuis son AVC il y a trois ans et une mauvaise chute en 2018. Aujourd'hui, la chanteuse revisite les classiques de son répertoire avec l'idée de célébrer, entre femmes, sa vision de la musique country. Sur "Still Woman Enough", on trouve ainsi les voix plus jeunes de Margo Price, Reba McEntire, Tanya Tucker et Carrie Underwood. Les fans du genre apprécieront.

Le cœur de l'Amérique pro-Trump

Comment situer culturellement et socialement la chanteuse Loretta Lynn? Désormais citoyenne du Tennessee, confortablement installé dans son manoir de style colonial sudiste à côté d'une sorte de parc de loisirs où l'on pique-nique en famille, elle tient des buffets de mariage, achète des goodies à son nom ou participe à un championnat annuel de motocross, son vieux cabanon devenu un musée. Voilà pour le décor.

Loretta Lynn est le symbole d'une Amérique blanche qui a la Sainte Bible pour livre de chevet. Une idole MAGA? Elle a effectivement soutenu – en compagnie de son ami Kid Rock - Donald Trump en 2016 mais est restée à distance l'an passé. C'est cependant Barack Obama qui lui décerne la médaille de la liberté, distinction suprême, en 2013. On aurait tendance à l'oublier, aux Etats-Unis, la country plaît à un pan nettement plus large et varié de la population que le cliché cow-boy le laisse penser de ce côté-ci de l'Atlantique. Par le passé, Loretta Lynn a aussi soutenu les Bush, républicains, et Carter, un démocrate du Sud, ouvertement anti-raciste. Loretta Lynn est clairement plus à droite qu'un Willie Nelson pro-cannabis et Bernie Sanders. Elle est aussi plus conservatrice que Dolly Parton, laquelle approuve le mouvement Black Live Matter.

Deux coups pour chaque coup reçu

Revenons au répertoire de celle qui livra en compagnie du rocker Jack White un album incandescent en 2004 ("Van Lear Rose") et vit sa vie incarnée à l'écran en 1980 par Sissy Spacek dans l'excellent biopic "Coal Miner's Daughter".

Réécoutons ses titres historiques, composés de sa plume et revisités sur ses albums récents, dont ce tout frais "Still Woman Enough", enregistré de manière sobre et classique par John Carter Cash (le fils de) et sa propre fille Patsy Lynn Russell. Loretta Lynn s'y révèle une excellente chroniqueuse sociale. Elle qui a passé cinquante ans de sa vie auprès d’un mari alcoolique et volage, à qui elle aura "rendu deux coups pour chaque coup reçu".

Infidélité, pilule et charge sexuelle

Loretta Lynn a composé sur la pilule, les violences sexuelles domestiques, les inégalités de traitement lors des divorces, le veuvage pendant la guerre du Vietnam, l'infidélité conjugale, ses propres origines ouvrières et paysannes. Durant sa carrière, ses chansons ont été plus d'une fois censurées par les radios country: trop directes, trop franches, trop "Rated X". Loretta Lynn y dresse le portrait d'un pan de la condition féminine américaine: celle des femmes blanches en milieu rural. Très loin de la réalité des femmes éduquées de New York ou Los Angeles.

"One's on the way"

Découvrez ou redécouvrez sur son nouvel album la chanson "One's on the Way", composée en 1971 et revisitée ici en compagnie de la chanteuse de Nashville Margo Price. Une femme entend parler des affaires du monde: défilé à Paris, nouvelles danses à la mode, pilule contraceptive, manifestations féministes à New-York, shows à Las Vegas. Et pendant ce temps, elle, dans son foyer de Topeka, capitale du Kansas, elle doit changer les couches de ses deux mouflets, engueuler son mari qui se saoule au bistrot et attendre l’arrivée prochaine d'un troisième lardon. Une histoire que Loretta Lynn connait bien: elle a eu six enfants et fut grand-mère à 34 ans…

Thierry Sartoretti/ld

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