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"Gainsbourg, toute une vie", portrait kaléidoscopique d'un génie musical

Le chanteur et compositeur français Serge Gainsbourg à la télévision, le 4 novembre 1985. [PASCAL GEORGE - AFP]
Le chanteur et compositeur français Serge Gainsbourg à la télévision, le 4 novembre 1985. [PASCAL GEORGE - AFP]
Un documentaire inédit diffusé sur la RTS salue la mémoire du génie musical français Serge Gainsbourg, disparu il y a trente ans, le 2 mars 1991 à 62 ans. Un portrait kaléidoscopique d'un artiste aux mille vies qui éclipse hélas Gainsbarre, sa constitutive face sombre.

A travers un kaléidoscope d'archives inédites et d'entretiens récents, "Gainsbourg, toute une vie" de Stéphane Benhamou et Sylvain Bergère promet de raconter l'artiste français "tel qu'il était vraiment". Entreprise toujours délicate concernant un Serge Gainsbourg qui a passé sa vie à mettre des masques et aimait à dire que sa vie "c’est la pudeur des sentiments maquillée outrageusement".

Un Gainsbourg aux mille vies artistiques que le documentaire rythmé par la narration de l'acteur Romain Duris tente de saisir au plus près de son intimité mais à bonne distance hélas du Gainsbarre, face sombre qui fait partie intégrante de son génie, ainsi que du créateur de bandes originales de films.

En avance sur son temps

Le film qui s'ouvre sur sa passion furtive avec Brigitte Bardot, immortalisée par le fantastique "Initials B.B", déroule ensuite l'enfance turbulente de Lucien Ginsburg de son état civil, fils d'immigrés juifs russes ayant fui la révolution de 1917, ainsi que les différentes étapes marquantes de l’auteur-compositeur-interprète, peintre, scénariste, écrivain et acteur souvent en avance sur son temps qui s'est fait connaître par la chanson "Le poinçonneur des Lilas" (1958). Pianiste de bar par nécessité, comme son père avant lui, Gainsbourg a alors choisi de délaisser la peinture, sa prime passion, pour s'engouffrer dans la voie au ton innovant ouverte dans la chanson par son ami Boris Vian.

Dans son va-et-vient entre vie artistique et vie privée, "Gainsbourg, toute une vie" s'avère toutefois assez touchant et drôle grâce à quelques archives savoureuses. Comme celle où Gainsbourg évoque le conseil que lui avait donné Jacques Brel: "'T’es un crooner et tant que tu ne chanteras pas des chansons d’amour, ça n’ira pas'. Je lui ai dit: non, t’as vu ma gueule. J’y ai pas cru. Et puis Brel avait raison!".

Serge Gainsbourg dans l'émission "Ni figue ni raisin" en 1964. [Louis Joyeux / Ina - AFP]Serge Gainsbourg dans l'émission "Ni figue ni raisin" en 1964. [Louis Joyeux / Ina - AFP]Le succès dès "L'eau à la bouche"

Son premier succès arrive d'ailleurs avec "L'eau à la bouche" en 1960. Gainsbourg a alors 33 ans et ne quittera plus le haut de l'affiche jusqu'à sa mort, le 2 mars 1991, dans son appartement parisien de la rue Verneuil que sa fille Charlotte Gainsbourg espère pouvoir ouvrir au public d'ici la fin de l'année.

Son directeur artistique de l'époque lui enjoint pourtant de faire plutôt des chansons à la Johnny Hallyday pour perdurer, recommandation qu'il n'a heureusement pas choisie. Gainsbourg préfère alors écrire pour les autres, à l'image de "Mauvaise fille, mauvais garçon" pour Petula Clark, de "Poupée de cire, poupée de son" pour France Gall qui remporte l'Eurovision pour le Luxembourg en 1965 ou de "Harley Davidson" deux ans plus tard pour Bardot qui empêche toutefois la sortie d'un autre titre phare, "Je t'aime, moi non plus". Une chanson explicite qui fera le tour du monde l'année suivante en duo avec Jane Birkin, sa nouvelle muse pour une douzaine d'années qui confesse: "il m'a écrit toutes ses douleurs et je les ai chantées".

Invention d'un son moderne

Après un long séjour à Londres, Gainsbourg façonne un nouveau son moderne et sophistiqué qu'il décline à l'envi durant dix ans sur ses obsessions textuelles et sexuelles: "Variations sur Marilou" (masturbation féminine) , "Love on the Beat" (l'orgasme), "Vu de l'extérieur" (la sodomie), "I'm the Boy" (l'homosexualité) ou "Lemon Incest" (l'inceste, en compagnie de sa fille Charlotte).

A partir de 1971 et le chef-d'oeuvre "Histoire de Melody Nelson" créé avec le compositeur Jean-Claude Vannier s'ouvre pour Gainsbourg la période talk over où la récitation remplace le chant et celle des albums conceptuels ("Rock Around the Bunker", "L'homme à tête de chou"). Avant qu'il n'abandonne les influences sonores anglo-saxonnes pour embrasser le reggae ("Aux armes et caetera" avec sa relecture polémique de "La Marseillaise") puis se muer au début des années 1980 après sa séparation avec Birkin en Gainsbarre. Ce sulfureux provocateur qui boute le feu à un billet de 500 francs ou adresse des propos obscènes à la chanteuse américaine Whitney Houston à la télévision.

>> A voir, un clip de "Aux armes et caetera":

Dévoré par son personnage de Gainsbarre

Le personnage prend alors le pas sur le créateur, le dévorant jusqu'à la moelle. La mise en scène de son autodestruction ne laissant que peu de place, hormis ses chansons pour Jane ou Vanessa Paradis, à cette inspiration qui lui avait permis de précéder les modes et d'inspirer les artistes loin à la ronde (Beck, Placebo, Massive Attack ou De La Soul). Malgré sa rencontre avec Bambou qui lui donnera son fils Lulu, l'alcool achève de siphonner la verve de celui que Charlotte Gainsbourg décrit en ces mots: "je n’ai jamais connu quelqu’un d’aussi original, qui pourtant vivait avec une grande mélancolie".

Olivier Horner

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