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Hommage à Shajarian, monument mythique de la musique iranienne

Le chanteur et musicien Mohammad-Réza Shajarian, ici en octobre 2008 à Téhéran.  [Alireza SOTAKBAR/ ISNA - AFP]
Hommage à Mohammad Reza Shajarian / Inde du Sud: Bharatanâtyam / Zanzibar / 150 min. / le 6 novembre 2020
Chanteur, instrumentiste et compositeur engagé, Mohammad-Réza Shajarian est décédé le 8 octobre dernier à l'âge de 80 ans. Il a incarné plus que tout autre pendant un demi-siècle la musique traditionnelle et classique iranienne.

Véritable monument national dans son pays, Mohammad-Réza Shajarian a néanmoins entretenu des relations difficiles avec les autorités de Téhéran tout au long de sa longue carrière, d'abord sous le règne du Chah puis avec la République islamique.

L'"ostad" ("maître" en persan), qui luttait depuis plusieurs années contre un cancer, était persona non grata sur les ondes de la radio-télévision d'Etat (IRIB) depuis 2009 mais cela n'a pas empêché sa musique et sa voix de ténor de continuer d'irriguer la société iranienne.

Initiation précoce à la psalmodie et voix d'or

Né le 23 septembre 1940 dans une famille religieuse traditionnelle de Machhad, ville sainte chiite et cité historique du Nord-Est de l'Iran, le jeune Mohammed-Réza est initié dès l'âge de cinq ans à la psalmodie du livre saint de l'islam par son père, récitateur du Coran.

A 12 ans, il commence son initiation - en cachette de son géniteur - au santour, cithare de table à cordes frappées, et au "radif", le répertoire traditionnel très codifié à la base de la musique profane persane que tout artiste doit maîtriser parfaitement avant de pouvoir se livrer à l'improvisation, autre caractéristique de la musique classique iranienne.

Suivant la voie paternelle, Shajarian se produit d'abord comme récitateur du Coran. En 1959, il débute à la radio, où sa voix d'or assoit rapidement sa renommée.

Près de vingt ans plus tard, il démissionne avec fracas de la radio-télévision iranienne, quelques jours après le "vendredi noir" (8 septembre 1978) en dénonçant le massacre de manifestants commis ce jour-là par le régime du Chah.

Très critique à l'égard de la République islamique

Après la victoire, l'année suivante, de la révolution khomeyniste, il reprochera aux autorités de vouloir se servir de lui comme d'un "musicien docile", afin de faire croire qu'elles "ne sont pas complètement opposées à la musique".

D'une manière générale, il se montre très critique d'une République islamique qu'il accuse d'être opposée "à l'idée même de l'identité persane des Iraniens" et de vouloir leur imposer une "identité musulmane".

En 1997, dans une lettre ouverte au vitriol, il s'en prend à la radio-TV d'Etat (IRIB), qu'il accuse d'utiliser ses oeuvres sans son autorisation, de les censurer, et plus généralement d'"ignorer les valeurs morales". Le maître leur interdit de diffuser sa voix, à l'exception de deux morceaux, "Monajat" et "Rabbana", psaumes tirés du Coran, dont il autorise l'utilisation uniquement pendant le ramadan. Peine perdue. L'audiovisuel d'Etat passe outre ses volontés.

Chansons censurées à la radio

En 2009, en pleine répression de la contestation du Mouvement vert contre la réélection du président populiste et ultraconservateur, Mahmoud Ahmadinejad, il est exaspéré par l'utilisation faite par la radio d'une de ses chansons créées naguère contre le Chah.

Il intime de nouveau l'ordre que cesse l'utilisation de ses oeuvres sur les médias d'Etat, affirmant que ses chants "sont et resteront toujours la voix des brindilles et fétus". Une réponse directe à M. Ahmadinejad qui avait usé de cette métaphore pour qualifier dédaigneusement les contestataires.

Shajarian dégaine aussi "Zaban-é Atache" ("Langage du feu"), chant où il lance un "Laisse ton fusil à terre mon frère", compris immédiatement comme un message aux forces paramilitaires qui tirent sur les manifestants.

L'artiste assure alors que ses chansons ont toujours un rapport avec la situation politique et sociale du pays, même lorsqu'il chante les poèmes lyriques de Hafez ou Rumi.

S'il n'est pas arrêté, l'IRIB commence à appliquer une interdiction stricte de la diffusion de ses oeuvres et il ne peut plus se produire dans son pays.

Tournées internationales

Habitué des tournées internationales, il continue de chanter et jouer à l'étranger, aux Etats-Unis, notamment, où vit sa fille Mojgan, chanteuse incapable de monter sur scène dans une République islamique qui interdit le chant féminin en solo.

Élu en 2013, le président iranien, Hassan Rohani, qui avait déclaré à plusieurs reprise pendant la campagne électorale, "adorer la voix" de Shajarian, n'est pas parvenu à obtenir la levée de la censure contre "Rabbana", chanson pourtant indissociable du ramadan pour une grande partie de la population.

Peu porté sur le métissage musical, le maître laisse à côté de son imposante discographie le résultat de ses projets de lutherie expérimentale: un certain nombre de vièles inspirées d'instruments anciens, apprivoisées par plusieurs musiciens l'ayant accompagné sur scène.

afp/olhor

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