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Entre pénombre et lumière, les fulgurances créoles dʹAnn O'aro

Ann O'aro. [annoaro.bandcamp.com]
"Longoz": entre pénombre et lumière, les fulgurances créoles dʹAnn O'aro / L'écho des pavanes / 16 min. / le 1 octobre 2020
Marqué par les souffrances de l'inceste, son premier album n’avait laissé personne indifférent. Le nouvel opus de la chanteuse réunionnaise Ann O’aro, "Longoz", s’inscrit dans la même veine: blessures transcendées, regard implacable sur la société mais aussi tendresse et espoir.

En automne 2018, les labels français Cobalt et Buda Musique publiaient un premier album éponyme de la chanteuse réunionnaise Ann O’aro. Une musique épurée, mais forte, et une voix, surtout, qui faisait frissonner et émouvait profondément.

Ce premier disque était marqué par les souffrances d’un inceste passé. On découvrait cette personnalité à la fois déroutante et fascinante, sa façon de traiter de façon frontale des thèmes dramatiques comme l’alcoolisme, la domination sexuelle, le viol du corps mais aussi le viol collectif de toute une population, de l’esclavage jusqu’à l’exploitation des champs de canne à sucre. Ainsi que le déni, l’humiliation, la négation même d’une culture et de sa langue, la culture et la langue créoles.

Conjurer la souffrance

L’histoire d’Ann O’aro est rude. Mais d’un autre côté, cette émotion, cette voix incroyable, profonde et sûre exprime la souffrance pour mieux la conjurer, sur le rythme du maloya. Cette musique des anciens esclaves de la Réunion a longtemps été interdite mais a fini par surgir et convertir toute une génération d’artistes réunionnais qui avaient un réel besoin de faire entendre leurs peines.

Dans ce sens-là, le nouvel album d'Ann O'aro s’inscrit dans la continuité du premier. Mais la forme musicale de "Longoz" est différente puisqu'on a désormais affaire à un trio à l'identité instrumentale bien marquée. Autour d’Ann O’aro, on trouve Teddy Doris au trombone et Bino Waro aux percussions, notamment celles propres au maloya: le roulèr, le sati, le pikèr.

Et puis il y a autre chose: entre les deux albums, Ann O’aro a travaillé sur un recueil de poèmes. Le créole n’est pas vraiment sa langue maternelle puisqu'elle parlait français à la maison et à l'école, mais elle s’est complètement approprié cette langue, avec sa poésie bien particulière. "Le créole parle au corps, à l’intime. Et comme il a été lui-même bafoué et nié, il est capable d’exprimer de façon particulièrement forte et directe l’expérience traumatisante du corps", explique la chanteuse.

>> A écouter, une interview d'Ann O'aro à propos de son recueil de poèmes "Saplë lo shien/Cantique de la meute":

La couverture de l'ouvrage  "Saplë lo shien / Cantique de la meute" de Ann Oʹaro.
Editions Fournaise [Editions Fournaise]Editions Fournaise
Ann Oʹaro, elle lʹintense / Magnétique / 57 min. / le 26 juin 2019

D'autres influences musicales

Ce nouveau disque démontre une volonté assumée de s’émanciper du maloya ou en tout cas de le confronter à des rythmes d’ailleurs. On perçoit parfois des influences maghrébines, orientales et même des sons qui semblent venir d’Europe de l’est. Une sorte de soif de liberté, un besoin de ne surtout pas se sentir coincé dans un cadre, et, dans les paroles, une lucidité toujours évidente.

"Longoz" est un album vraiment précieux, entre pénombre et lumière des blessures transcendées, dans lequel souffle un extraordinaire vent de liberté, de tendresse, d'amour, d'espoir, et toute la lumière et la chaleur d'une langue créole résolument affranchie de ses chaînes et de ses humiliations coloniales.

Sujet radio: Vincent Zanetti

Adaptation web: mh

Ann O'aro, "Longoz", Cobalt et Buda Musique

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