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Rüstəm Quliyev, le guitar hero venu des montagnes du Caucase

Rüstəm Quliyev, "Azerbaijani Gitara". [rustemquliyev.bandcamp.com/]
Rüstəm Quliyev, géant de la guitare azérie / L'écho des pavanes / 13 min. / le 24 septembre 2020
Imaginez une musique au parfum d’Orient jouée par Jimi Hendrix. Vous aurez une petite idée du talent de feu Rüstəm Quliyev, guitariste légendaire dont la musique nous parvient enfin grâce à une maison de disques suisse.

Il s’appelle Rüstəm Quliyev. La stature bien droite, pantalons bruns à pince sur des chaussures vernies, chemise gris-bleue, moustache bien taillée et ce regard où se mêlent gravité, dignité et peut-être mélancolie. Rüstəm Quliyev tient dans ses mains une guitare rouge vif. Au premier coup d’œil, on comprend l’importance de cet instrument.

Rüstəm Quliyev. [lesdisquesbongojoe.bandcamp.com/]Rüstəm Quliyev. [lesdisquesbongojoe.bandcamp.com/]Rüstəm Quliyev, c’est un Santana du Caucase, un guitar hero des années 1990 dont on découvre en Occident les enregistrements avec un décalage de trente années. Il est le digne représentant d’une musique populaire dont la guitare électrique est la reine.

Prêt pour un jeu de piste? Tout débute sur le plateau montagneux du Haut-Karabakh, un territoire miné par la guerre entre Arméniens et Azéris, tristement célèbre aujourd’hui pour sa cité fantôme d’Agdam. Etape à Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan. Détour par le Luxembourg où vit son neveu mélomane, Vasif Javadli. Epilogue à Genève où l’on trouve le label de disques Bongo Joe, toujours prêt pour une aventure musicale hors des sentiers battus.

Une guitare très populaire

La guitare rouge de Rüstəm Quliyev, c’est Vasif qui en joue aujourd’hui. Son oncle est décédé en 2005, rendu silencieux par un cancer. Semi-acoustique, quart-de-caisse, la guitare de tonton est une Tornado fabriquée à l’époque socialiste par l’entreprise Jolana en Tchécoslovaquie. Une belle lutherie pleine de boutons mystérieux. A son apparition dans les années 1960, elle a été appréciée à l’Est comme à l’Ouest: George Harrison des Beatles, Eric Clapton et Jimmy Page se sont offert une Jolana.

En Azerbaïdjan, cette guitare reste très populaire: sa lutherie est excellente, son coût modeste et surtout, son vibrato, d’excellente facture et idéalement placé, permet de donner un effet avec la main droite qui imite les quarts de tons et les mélismes de la musique traditionnelle azérie. Avec une Jolana, un bon ampli à lampes et une pédale de distorsion zovtek datant de Brejnev, vous pouvez faire sonner un bon vieux maqâm d’Azerbaïdjan comme du Jimi Hendrix. Bluffant.

Au-delà des frontières

Reprenons le fil du jeu de piste. Comment un guitariste azéri se retrouve-t-il à titre posthume sur une maison de disque suisse, à 4'560 kilomètres de Bakou? On dit que la musique dépasse les frontières. En voici un bel exemple. Quliyev venait du Haut-Karabakh, une région aujourd’hui dirigée par les seuls Arméniens. A la suite de la chute de l’URSS, un conflit oppose Arméniens et Azéris sur la question de l’auto-détermination de ce bout de Caucase. Les combats ont aujourd'hui repris, alors que la guerre a déjà causé plus de 10'000 morts, provoquant l’exil de centaines de milliers d’Azéris et d’Arméniens.

Or la cheville ouvrière du label Bongo Joe est… un Arménien, Cyril Yeterian. Beau symbole. Et si l’on découvre Rüstəm Quliyev en dehors de la seule diaspora azérie, c’est grâce à l’enthousiasme du neveu, lequel a capté l’attention de Bongo Joe. Vasif Javadli compile et publie tout ce qu’il peut sur son oncle guitariste et lui consacre une chaîne spéciale sur YouTube. Allez-y! Grâce aux algorithmes de YouTube, vous allez découvrir un univers: Rüstəm Quliyev n’est en effet pas le seul à avoir magnifié la Jolana Tornado. L’Azerbaïdjan compte d’autres légendes de la six cordes depuis les années 1960 jusqu'à aujourd’hui.

>> A voir, une des vidéos de la chaîne YouTube de Rüstəm Quliyev:

Influences internationales

On découvre une musique ouverte sur le rock, sur le jazz et surtout sur les pays voisins de l’Azerbaïdjan. Les huit titres de l’album de Rüstəm Quliyev proposés par le label suisse laissent transparaître des influences iraniennes, afghanes, turques et indiennes. Certains rétorqueront que cette musique ne vaut pas les mélopées sacrées du grand barde azéri Qasimov. Destinée aux fêtes et aux mariages azéris, elle ne serait pas authentique avec sa guitare qui crache des flammes, son synthé de bazar et ses rythmes en boîte. Au contraire, elle est l’âme de l’Azerbaïdjan, la compagne fidèle des soirées arrosées au cognac local.

Pour mémoire, au début du vingtième siècle, Bakou a été un centre du monde moderne. Le pétrole y a jailli. Bien avant les Emirats ou l’Iran, c’est là que se précipitaient les aventuriers, les entrepreneurs et les chercheurs d’Eldorado, de Rothschild à Nobel en passant par le plus anonyme des va-nu-pieds. En écoutant la guitare saturée de Rüstəm Quliyev, on croit entendre le sifflement des derricks de la Caspienne.

Thierry Sartoretti/mh

Rüstəm Quliyev, "Azerbaijani Gitara" (Bongo Joe Records).

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Le label Bongo Joe multiplie les sorties atypiques

Le catalogue du label genevois Bongo Joe Records regorge d'exotisme musical. Outre la publication de l'album de feu Rüstəm Quliyev, guitariste légendaire du Caucase, l'enseigne compte un certain nombre de sorties qui explorent le continent africain.

Fidèle à son exploration des mondes actuels et souterrains, qu’ils soient porteurs d’instruments, de voix ou de machines, Bongo Joe Records creuse également dans les filons du temps pour y dénicher des pépites, d’ici et d’ailleurs. Les explications sur les trésors atypiques venus d'Afrique par Cyril Yeterian, musicien et patron du label, dans l'émission "Pili Pili".

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Spécial sorties africaines du label Genevois Bongo Joe / Pili Pili / 57 min. / le 27 septembre 2020