Le "Colosse" du saxophone Sonny Rollins a 90 ans

Grand Format Jazz

AP Photo/Junji Kurokawa - KEYSTONE

Introduction

Theodore Walter Rollins est né à New York le 7 septembre 1930. A 90 ans, la liste de ses compagnonnages artistiques est longue comme tous les bras de Vishnou, et celle de ses réussites musicales l’est encore davantage. Retour sur le parcours d'un saxophoniste colossal.

Une précoce ténacité et un sacré talent

Chapitre 01

Si Sonny Rollins, désormais nonagénaire et atteint dans sa santé, a été forcé d’abandonner la scène depuis quelques années et vit en sage retiré du monde et délivrant un message empreint d’humanisme, de spiritualité et de religiosité intelligente, sa vie ressemble pourtant au plus palpitant des scénarios hollywoodiens. Elle mériterait même que son contemporain Clint Eastwood s’empare de sa trajectoire unique pour, cette fois-ci, réussir au cinéma un chef-d’œuvre sur la vie d’un musicien de jazz.

Né de parents originaires des Iles Vierges américaines, le jeune Sonny, dans les années 1940, écoute tout ce qui bouge, tout ce qui passe à la radio et tout ce qui tourne sur un gramophone. Les standards naissent à la chaîne, le Be Bop explose, les big bands tirent leurs dernières cartouches lumineuses et les clubs débordent de musiciens qui sont en train de redessiner la carte du monde de la musique. Quand on sait d’emblée que la musique sera son chemin de croire, il n’y a qu’à se baisser, l’oreille au vent, pour choisir les meilleures pistes, les influences les plus bénéfiques et rêver à des lendemains qui permettront de côtoyer ses héros.

Sonny Rollins en compagnie de l'actrice Edwina Carol à Londres lors de la première du film "Alfie", le 25 mars 1966, dont le saxophoniste américain a signé la bande originale. [Central Press - Getty Image]Sonny Rollins en compagnie de l'actrice Edwina Carol à Londres lors de la première du film "Alfie", le 25 mars 1966, dont le saxophoniste américain a signé la bande originale. [Central Press - Getty Image]

Coleman Hawkins, son idole absolue

Ceux-ci, pour Sonny, sont tout d’abord les altistes Johnny Hodges, Louis Jordan et Earl Bostic, les ténors Ben Webster, Don Byas, Eddie "Lockjaw" Davis, Gene Ammons, Ben Webster et, bien sûr, son idole absolue: Coleman Hawkins. Sans oublier son aîné de dix ans, qui est en train de révolutionner le langage du jazz en compagnie du trompettiste Dizzy Gillespie, l’altiste Charlie Parker.

Rollins, à force de ténacité, de travail, conviction et surtout de talent, les croisera tous, gagnera à chaque fois leur admiration et enregistrera avec la plupart d’entre eux, faisant mentir comme jamais l’acronyme NEWK, son surnom, qui signifie "ne mérite même pas d’être connu !".

Cela dit, il semble que dans son cas, ce surnom lui avait plutôt été donné parce qu’il avait une certaine ressemblance avec Don Newcombe, le "pitcher" des Brooklyn Dodgers. Et comme "newk" est aussi le diminutif populaire d’un nouveau venu ou "newcomer", l’honneur était sauf ! Au point que le troisième disque du saxophoniste aura justement pour titre "Newk’s Time"...

>> A écouter, "Newk's Time" de Sonny Rollins:

Descente aux enfers et renaissance

Chapitre 02

PATRICK HERTZOG - AFP

Sonny, pris sous son aile par Thelonious Monk en personne, lequel entend dans son jeu une esthétique de la brisure et de l’urgence du discours qui le ravissent, enregistre à 19 ans, en 1949, avec Babs Gonzales, puis avec Fats Navarro et Bud Powell, et peut rêver de lendemains qui chantent très vite. Mais c’est sans compter sur la dureté de la condition des jeunes musiciens noirs dans une société raciste et impitoyable, soumis à toutes les tentations d’un monde qui n’a pas attendu 2020 pour être extrêmement dur et profondément marqué par l’injustice.

Rollins bascule du mauvais côté de la force, ne sait plus comment faire pour assouvir ses besoins en narcotiques, joue volontiers du coup de poing ou de l’arme qu’il a et essaie de trouver de toutes les manières possibles l’argent qu’il n’a pas mais dont il a besoin pour ne pas être en manque.

Sonny, à 20 ans, est condamné à trois ans de mise à l’ombre pour vol à main armée et passe dix mois dans l’enfer de Rikers Island, avant d’être libéré sur parole. Mais s’il a des musiciens qui sont ses héros, il a aussi découvert l’héroïne et il replonge pour avoir violé sa libération sur parole.

>> A écouter, Sonny Rollins, Clifford Brown, Max Roach, Richie Powell et George Morrow - "Pent-Up House":

Enregistrement avec Miles Davis

Pourtant, Rollins est décidément un cas particulier et, chance que n’auront que très peu de ses contemporains, il se voit proposer un programme de méthadone dans le seul centre américain expérimental de Lexington, le Federal Medical Center. Sonny est un dur, une forte tête et à cette époque un jeune homme perdu. Mais son âme, elle, ne l’est pas, et il va trouver les ressources pour doper sa vie et sa carrière, puisant cette fois dans les tristes comportements de ses amis musiciens l’exemple à ne plus suivre.

A partir de 1953, il enregistre avec Miles Davis, pendant la séance d’enregistrement duquel il croise même les clés avec Charlie Parker (au ténor pour l’occasion), avec Thelonious Monk, avec lequel il travaille régulièrement en 1953-54, puis fait une rencontre décisive en intégrant le quintette Clifford Brown – Max Roach. A savoir LE batteur du Be Bop et LE trompettiste-étoile qui ne peut que devenir une superstar adulée et reconnue. Le quintette enregistre chef-d’oeuvre sur chef-d’œuvre et tourne inlassablement dans tout le pays, rencontrant un succès grandissant jusqu’au triste petit matin du 26 juin 1956.

Coup du sort tragique

Chapitre 03

EPA/ROBERT VOS - KEYSTONE

A l’issue d’un concert et en route pour le prochain, qui doit avoir lieu à Chicago, la voiture conduite par Nancy, la femme du pianiste Richie Powell, quitte la Pennsylvania Turnpike sous une pluie battante et après un terrible carambolage, tue la conductrice et ses deux autres occupants, son époux et Clifford Brown, qui dormaient sur le siège arrière. Après la mort de Fats Navarro six ans plus tôt, ce sont, pour Sonny, deux amis et deux phares qui disparaissent coup sur coup, le laissant totalement désemparé.

Il avait enregistré quatre jours avant sous son nom "Saxophone Colossus", un disque qui deviendra légendaire et fera penser que Rollins a des ressources émotionnelles et une force hors du commun. Ce sera partiellement vrai mais cela représentera une lutte de chaque instant pour un Sonny Rollins en quête de ligne originale et de force de vie.

>> A voir, Sonny Rollins - "St. Thomas":

De fait, le ténorissime devient incontournable et aligne les morceaux de bravoure avec une régularité impressionnante, signant une série de disques tous plus remarquables les uns que les autres et s’attachant souvent à de vieux standards qu’il ressuscite magistralement ou même à des mélodies à moitié ridicules qu’il tord dans tous les sens pour leur apporter un traitement qui les transforme du tout au tout. Un peu comme cette mélopée que lui chantait sa maman et dont il va faire le calypso le plus joué de toute l’histoire du jazz en l’adaptant à sa manière et en le baptisant "Saint Thomas".

Un jeu à part dans le monde du jazz

Chapitre 04

JEFF PACHOUD - AFP

De fait, son jeu de ténor, issu de celui de ces saxophonistes au son gros comme ça, s’appuie sur un discours volontiers boursouflé d’accentuations inattendues et grandiloquentes, qui s’articule sur un phrasé qui passe de la caresse sonore à la plus grande violence instantanée avec une originalité qui font de lui une voix à part du monde du jazz. Un monde qui est bien heurté et mis à mal à la fin des années 1950.

Le rock’n roll le plus crasse envahit la petite lucarne, les musiciens noirs sont naturellement largement exclus de ce paysage audiovisuel porteur du message "White only", et Rollins enregistre un album historique et coup de poing qui a pour titre "Freedom Suite". Son texte de pochette exprime la difficulté qu’a la culture afro-américaine à trouver légitimité et reconnaissance et va faire largement débat.

Parallèlement, nombre de ses maîtres ou de ses camarades de jeu lâchent une rampe de plus en plus difficile à tenir. En 1959, c’est le cas, entre autres, pour Lester Young, Sidney Bechet, Shadow Wilson et Billie Holiday. La liste est tristement longue et Sonny, pourtant au faîte de son art et de sa maîtrise instrumentale, ne sait plus à quoi il sert dans la pantomime de sa vie.

>> A écouter, l'album emblématique "Sonny meets Hawk":

Il renonce alors à se produire en public et fait la première de ses nombreuses retraites à venir, avant de partir en Inde où il s’immerge dans différents courants de religions et de pensées humanistes, afin d’essayer de devenir, de son propre aveu, "une meilleure personne".

Quand il rentre à New York, Sonny n’est toujours pas prêt à réaffronter la vie des clubs et des tournées de concerts. Il va tout de même refaire parler de lui, notamment en allant jouer non pas sous les ponts mais sur la coursive de la jupe du Williamsburg Bridge, la nuit. En partie parce que ses voisins ne supportent plus de l’entendre travailler son saxophone en permanence, mais aussi parce que la nuit lui parle et que dans le silence nocturne, les idées lui viennent autrement.

En 1962, cette double quête mystique spiritualo-musicale lui permettra de revenir sur le devant de la scène avec l'album "The Bridge", enregistré pour RCA, marque avec laquelle il signe une sorte de contrat de renaissance personnelle, qui va lui apporter une reconnaissance élargie auprès du public. Il explore également les musiques latines, enregistre avec son idole de toujours Coleman Hawkins le mythique "Sonny meets Hawk", un disque très émouvant et à la tension dramatique palpable dans chaque empoignade de clés, entre deux hommes que vingt-six ans séparent mais qui sont habités par la même flamme inextinguible.

Epures jazz, succès et méditation

Chapitre 05

VALERY HACHE - AFP

Ensuite, Sonny Rollins trace sa route musicale avec conviction et détermination, quittant petit à petit son phrasé hard bop caractéristique pour épurer le trait, développer encore la largeur du son – si c’est encore possible de la part de ce "gros bras" du ténor - et s’inscrire dans l’air du temps. Il signe l’irrésistible "East Broadway Run Down" avec la complicité du grand Elvin Jones, qui vient de quitter le quartette de John Coltrane, avec lequel Sonny avait enregistré un autre album historique en 1956, "Tenor Madness", et va se faire remarquer en tant que soliste principal de la bande-son du film "Alfie", une superproduction qui mettra le feu aux poudres de la carrière de Michael Caine, qui en a le rôle principal.

>> A voir, Sonny Rollins - "Alfie's Theme":

Mais toute cette frénésie de projets et de vie à cent à l’heure va à nouveau atteindre Sonny, qui se retire à nouveau en lui-même et décide d’étudier la méditation, le yoga et se plonge avec passion dans la philosophie orientale. Sonny confie volontiers qu’à cette période, il souhaitait "s’adoucir et tentait de devenir plus ouvert aux autres, conscient du fait que pendant longtemps, il avait été extrêmement exigeant et parfois un peu cassant dans certains de ses compagnonnages". Mais il ajoutait rapidement que ce n’était cela dit que pour le bien de la musique.

Lorsque Sonny Rollins fait son retour sur scène en 1972, la musique est en train de changer et il ne peut que prendre certains trains en marche, un peu à la manière de son ami Miles Davis, pour lequel Sonny, de trois ans son cadet, a toujours eu une grande admiration. Le funk, le rhythm’n blues ne peuvent pas s’éviter et le saxophoniste va ajouter du groove à sa panoplie musicale, engageant régulièrement des guitaristes "électriques" qui vont colorer son répertoire et l’inscrire un peu plus dans l’air du temps.

Mais en parallèle, Sonny développe également une passion pour le solo absolu et commence à donner des concerts marquants qui le voient absolument seul en scène, pour des prestations qui relèvent littéralement de la performance. "The Colossus is Back".

>> A voir, Sonny Rollins - "Solo Saxophone Flight":

Des concerts mémorables

Chapitre 06

Rick Diamond/Getty Images - AFP

Pendant une vingtaine d’années, Sonny va ensuite promener sur toutes les scènes du monde des formations qui sont d’une certaine manière "à son service", lui qui joue de manière pratiquement ininterrompue, extirpant du moindre standard la substantifique moëlle au fil de solos parfois interminables.

Mais peut-être Sonny a-t-il retiré de son expérience de prisonnier le même sentiment que celui qui traversait le jeu de son confrère Art Pepper dans la dernière partie de sa vie, à savoir cette quasi-obligation de "tenir le crachoir" le plus longtemps possible lorsqu’on raconte une histoire. Parce que dans la cour de la prison, celui qui raconte une histoire de si belle manière qu’on ne l’interrompt jamais est également celui qui aura droits à tous les passe-droits et à toutes les bienveillances de la part de ses coreligionnaires.

Et puis, le 11 septembre 2001, un intervieweur et un cameraman qui ne savent pas à qui ils ont affaire tendent un micro ému à un vieux monsieur hirsute et complètement hébété, avec un étui en cuir à la main, qui ne sait pas trop ce qui lui arrive. Sonny vit à quelques pâtés de maison du World Trade Center, où il répète, et autour de lui, tout s’est effondré. Il sauvera sa vie et son saxophone, et cinq jours plus tard, ce Colosse décidément (presque) inatteignable enregistre un concert mémorable à Boston, au Berklee College of Music, au poids historique une fois encore indiscutable : "Without a Song: The 9/11 Concert". Publié en 2005, ce disque et son interprétation de "Why Was I Born?" permettront à Sonny de remporter le Grammy 2006 dans la catégorie "Solo instrumental de jazz".

>> A écouter, Sonny Rollins - "Why Was I Born?":

Des récompenses multiples

Chapitre 07

Jim WATSON - AFP

Aujourd’hui, Sonny Rollins, qui a été récompensé du DownBeat Jazz Hall of Fame en 1973 déjà, a dû se résoudre à laisser son ténor dans son étui en raison de problèmes de santé et d’une faiblesse physique importante. Mais son esprit demeure vif et nombre d’interviews pertinentes et toujours généreuses réalisées ces dernières années expriment bien la grandeur d’un artiste qui a participé aux plus riches heures de l’histoire du jazz et qui en est un des plus grands interprètes, honoré jusqu'à la Maison blanche par Barack Obama. Vous avez dit "colossal" ?

Le saxophoniste américain Sonny Rollins pose chez lui à New York, le 8 janvier 2007. [AP Photo/Seth Wenig - AFP]
Le saxophoniste américain Sonny Rollins pose chez lui à New York, le 8 janvier 2007. [AP Photo/Seth Wenig - AFP]

>> A écouter, l'émission spéciale consacrée à Sonny Rollins dans "JazzZ" sur Espace":

Saxophone-Colous [Pochette de l'album "Colossus"]Pochette de l'album "Colossus"
JazzZZ - Publié le 4 septembre 2020