Charlie Parker, les cent ans de l'Oiseau de feu du jazz

Grand Format Jazz

Clint Eastwood/Bruce Ricker/Collection ChristopheL - AFP

Introduction

A l'occasion du centenaire de la naissance de Charles Christopher Parker, surnommé Yardbird, puis Bird, retour sur la trajectoire fulgurante d'un saxophoniste qui a marqué son époque et l'histoire du jazz.

L'école de la rue

Chapitre 01

Charles Christopher Parker, surnommé Yardbird, puis Bird, est un musicien hors-sol, hors du temps, du ciel et des étoiles. Il est né le 29 août 1920 à Kansas City et mort le 12 mars 1955 à New York, à l’âge météorique et désastreux d’à peine 35 ans. Comme bien d’autres, il a fait ses classes à l’école de la rue et à celle du respect des figures qui marquaient sa jeunesse, en s’imprégnant de tout ce qu’il entendait autour de lui, pendant cette période trépidante de la Prohibition.

Et le moins que l’on puisse dire est que vivre à Kansas City dans les années 1930, dans cette ville dirigée de main de mafieux par Tom Pendergast, une des plus illustres fripouilles de l’histoire des Etats-Unis, ne devait manquer ni de sel ni de surprises. Là où d’autres villes avaient des horaires de fermeture et des restrictions plus ou moins suivies, Kansas City ne dormait jamais, et la musique, comme le reste, coulait à flots au tempo inlassable et insurpassable du swing de l’orchestre de Count Basie, patron musical de Kay Cee.

>> A écouter, Count Basie, "Swinging the Blues":

La destinée

Chapitre 02

2020 The Estate of Charlie Parker - DR

Pourquoi Charlie plutôt qu’un autre, pourquoi ce petit gars rapidement rondouillard est-il devenu la gâchette la plus rapide du Missouri, avec une compréhension innée et proprement stupéfiante de "l’intérieur" de la musique ? Difficile à dire. Le petit Charlie, en tout cas, a très mal vécu sa première expérience en public, puisqu’on sait qu’il a cauchemardé longtemps, adolescent, après ses premiers pas sur scène qui ont vu la cymbale de Jo Jones atterrir à ses pieds parce que ce qu’il était en train de jouer, dans le cadre de la jam session dans laquelle il imaginait briller, n’était ni en place ni consonant aux oreilles du roi des batteurs de Kansas City et d’ailleurs!

>> A écouter, Jay McShann - "Jumpin’ the Blues":

Le gamin, vexé-dégoûté, a alors remballé sa superbe et s'est mis à suer sang et eau saxophone en mains; s'est remis à écouter inlassablement, puis à transcrire puis à rejouer les solos enregistrés de ses maîtres, son professeur Buster Smith en tête, et ses héros Johnny Hodges, Benny Carter et bien sûr Lester Young. Seulement voilà, travailler dix heures par jour, ce qu’il a fait en n’oubliant aucune tonalité au passage, peut fluidifier la technique et arrondir les angles, mais n’offre pas un passeport automatique pour la grandeur! Or celle-ci est déjà présente dans "Jumpin’ the Blues", son court et tout premier solo enregistré de 1942 avec Jay McShann.

Le génie

Chapitre 03

STF - AFP

Il y a donc dans la tête de Charlie Parker une rapidité de compréhension, de perception du cœur de l’harmonie et une facilité d’adaptation au matériau musical pratiquement uniques. De surcroît, la confiance qu’il a su développer lui permet de s’attaquer à n’importe quel tempo, fut-il le plus résolument injouable pour les autres, et de maîtriser n’importe lequel des altos sur lesquels il doit parfois se résoudre à jouer, le sien étant plus souvent qu’à son tour au Mont-de-Piété en échange d’un peu de cash. Et puis, pour augmenter cette impression d’irruption de Parker dans l’histoire, il y a ce fameux "recording ban", cette grève de l’enregistrement due à une guerre ouverte entre les éditeurs qui paralyse le monde de la production discographique entre 1942 et 1944.

Et quand Charlie, qui vient de passer ces deux années à écumer littéralement tous les clubs de New York, sort ses premières faces de 78 tours, le public le découvre avec ahurissement, comme s’il était passé miraculeusement de l’ombre à la lumière d’un jour à l’autre.

Ensuite, l’histoire est en marche et le travail dans les Big Bands de McShann et d’Earl Hines a permis au saxophoniste de savoir que le moment du jaillissement du soliste doit être un instant mémorable et gravé dans le marbre. Et lorsqu’il commence à voler de ses propres ailes, rencontrant Dizzy Gillespie, Thelonious Monk, Max Roach et consorts, avant d’adouber le petit Miles Davis, Charlie donne l’impression, en grand Oiseau du jazz qu’il est devenu, de s’envoler littéralement. Parce que "Now’s the Time!"...

>> A écouter, Charlie Parker, "Now's the Time":

Bird et Dizzy

Chapitre 04

2020 The Estate of Charlie Parker - DR

Charlie Parker, avec son alter ego Dizzy Gillespie, est alors le roi des "modernistes" de New York et devient la personnification vivante du Be Bop. Il joue partout, enregistre à tour de bras et signe composition sur composition, généralement des blues ou des "anatoles" de 32 mesures de forme AABA, parfois griffonnées dans le taxi en route pour une séance. Mais qu’importe la manière lorsque l’inspiration mélodique est là! Pour preuve, la soixantaine de thèmes de sa plume sont aujourd’hui encore joués de par le monde et travaillés dans toutes les écoles de musique du globe comme matériau d’étude inépuisable et source d’inspiration constante.

Cent ans après sa naissance, l’art du saxophoniste fascine toujours autant et ne connaît aucun essoufflement. Ses irruptions mélodiques continuent à faire frémir les auditeurs, la clarté et la plénitude de sa sonorité traversent le temps et son influence continue à être un cas d’école. En résumé, comme le disait le graffiti qui avait fleuri sur les murs de New York quelques heures après la disparition prématurée de l’Oiseau, "Bird Lives"!

Le gouffre

Chapitre 05

Clint Eastwood/Bruce Ricker/Collection ChristopheL - AFP

Mais Charlie Parker s’est hélas perdu avant l’heure. Intimement, personnellement, physiquement, psychologiquement. Ce que l’on qualifie prosaïquement de paradis artificiels est devenu son chemin de croix quotidien, augmenté du drame de voir que ses acolytes, souvent éperdument admiratifs de sa personne et de son génie, ne savaient pas résister dans son sillage à l’appel du gouffre et ne comprenaient pas tout de suite que le talent extraordinaire de Parker n’avait strictement aucun besoin de succédané destructeur.

Entre luttes personnelles et combats de tous les jours, le saxophoniste a payé un très lourd tribut à sa dépendance mais a continué à ajouter des perles inestimables à sa discographie de météore. Et comme toujours, il saurait tourner en dérision et en musique la pire des situations, comme lorsque l’asile psychiatrique californien dans lequel il est interné lui sert sur un plateau le thème de l’heure: "Relaxin’ at the Camarillo".

>> A écouter, Charlie Parker, "Relaxin' at the Camarillo":

Héritage et influence

Chapitre 06

2020 The Estate of Charlie Parker - DR

Influence, phare, idole, héros musical, Charlie Parker l’aura été pour un nombre incalculable de musiciens, marqués au fer rouge par ses improvisations incomparables. La liste est interminable et, de son époque à aujourd’hui, on trouve une cohorte de saxophonistes parkériens remarquablement inspirés. Parmi ceux-ci, celui qui demeurera éternellement un cas à part est assurément Phil Woods. Parce que non content de copier chaque solo du Maître et de s’immerger totalement dans son monde musical à ses débuts - tout en étudiant la clarinette à la réputée Ecole Juilliard – l’altiste va franchir un pas assez peu commun dans sa vie d’homme en épousant Chan, la veuve de son mentor, et en adoptant les enfants de Charlie Parker...

>> A voir, la bande annonce du film "Bird" de Clint Eastwood:

Charlie Parker n’a naturellement pas influencé que des musiciens. Des écrivains, des danseurs, des peintres, des cinéastes s'en réclament. A cet égard, l’hommage que Clint Eastwood lui rend en mots fait un peu pardonner les lourdeurs et les grosses ficelles de son film "Bird" lorsqu’il dit: "J'ai tout essayé pour capturer l'essence de Bird, mais je n'y suis jamais parvenu. Pourquoi? Parce que, lorsqu'on écoute un disque de Parker, quelque chose de magique se passe: il est là, dans la pièce, avec vous. C'est inexplicable... Le génie rend les hommes immortels. J'ai longtemps cherché à décrypter le "mystère Parker" et j'en ai conclu que sa perception du temps n'était pas la même que la nôtre. Comme s'il arrivait à le comprimer, à le détourner. Quand Charlie marchait, il donnait l'impression de courir. Il pouvait jouer sur des tempos de 320 pulsations par minute. Lorsque votre coeur bat à 80 pulsations, c'est que vous avez la fièvre... Mais Bird, lui, s'y sentait à l'aise et son discours gardait une parfaite cohérence. Son jeu et sa vie défilaient à toute vitesse. Il me faudrait quarante films pour faire le tour de Bird… Lui arrivait à tout dire, en l'espace d'un seul solo".

>> A écouter, l'émission spéciale pour le centenaire de la naissance de Charlie Parker sur Espace 2:

Charlie Parker [getty Images, Bob Parent]getty Images, Bob Parent
La note bleue - Publié le 29 août 2020