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La Villa Senar, havre de paix de Sergueï Rachmaninoff en Suisse

La villa Senar de Sergueï Rachmaninoff à Lucerne. [Str - Keystone]
La villa Senar de Sergueï Rachmaninoff à Lucerne / L'oreille d'abord / 87 min. / le 11 juillet 2020
En 1930, le compositeur russe Sergueï Rachmaninoff achète un terrain à Hertenstein au bord du lac des Quatre-Cantons et y fait bâtir une superbe villa. Un cadre idyllique qui va donner un nouvel élan à sa créativité.

A la fin de l'année 1928, Sergueï Rachmaninoff rentre d'une longue tournée à travers l'Europe centrale. Epuisé, le pianiste qui a alors 55 ans choisit de s'installer en France, à Clairefontaine non loin de Paris.

Il y reçoit de nombreux visiteurs. Parmi eux figure un certain Oskar von Riesemann, grand spécialiste de la musique russe, qui propose au compositeur de rédiger sa biographie. Au cours de leurs conversations, Riesemann encourage le compositeur à s'installer près de chez lui en Suisse, dans la région de Lucerne.

L'achat de Senar

Rachmaninoff connaît bien cette région qu'il a découverte en 1902 lors de son voyage de noces avec Natalia. La Suisse centrale lui avait beaucoup plu. En 1929, il apprend par des amis lucernois qu'un terrain est en vente à Hertenstein, situé sur la commune de Weggis (LU) au bord du lac des Quatre-Cantons.

Il s'empresse aussitôt de l'acheter et s'y fait construire une villa de style Bauhaus dont les plans sont confiés aux architectes lucernois Alfred Möri et Karl-Friedrich Krebs. Il la baptise avec les premières syllabes de son prénom et de celui de sa femme et de la première lettre de leur nom de famille, la villa Senar, pour Sergueï et Natalia Rachmaninoff.

A l'automne de 1930, Sergueï et son épouse posent leurs valises dans cette résidence d'été dont ils rêvaient depuis longtemps. A 57 ans, Rachmaninoff inaugure la période la plus douce de sa vie. Dix années d'harmonie au cours desquelles il va pouvoir panser les blessures de son exil douloureux lors de la révolution russe de 1917 et apaiser la mélancolie qui le hante depuis longtemps.

>> A voir: une visite de la maison Senar en compagnie de jeunes musiciens (sous-titrée en anglais)

Activités et vie sociale

A Lucerne, le compositeur s'adonne au jardinage et à l'aménagement de sa propriété. La maison est entourée par un parc somptueux qui s'ouvre sur le lac. De quoi occuper le compositeur qui adore cultiver la terre. Les arbres qu'il choisit de planter dans son jardin lui rappellent les essences qu'il trouvait dans son enfance à Ivanovka près de Moscou où il a grandi. Passionné de vitesse et de mécanique, le musicien profite du lac des Quatre-Cantons pour découvrir les joies de la conduite de bateaux.

S'il apprécie le calme et la tranquillité de sa villa de Herstenstein, Rachmaninoff ne renonce pas pour autant à toute vie sociale. Il accueille volontiers sa famille et reçoit ses chers amis. Parmi eux, figure le célèbre pianiste russe Vladimir Horowitz qui devient un habitué de la maison. L'amitié entre les deux artistes est pourtant relativement récente mais Rachmaninoff a été stupéfait par l'énergie du jeune pianiste qui semble littéralement dévorer la musique. Lui qui ne jurait que par Joseph Hoffmann trouve en Horowitz une relève inespérée.

"Rhapsodie sur un thème de Paganini"

Dans cette région magnifique, Rachmaninoff retrouve une nouvelle force créatrice. La première œuvre qu'il y compose est la "Rhapsodie sur un thème de Paganini", grande fantaisie pour piano et orchestre. Un vaste cycle de 24 variations sur le thème du dernier caprice de Nicolo Paganini.

C'est l'œuvre d'un compositeur vieillissant blessé par la vie, mais qui fait pourtant preuve d'un souffle et d'une créativité de jeune homme. La tonalité est ici bien celle de la joie et du sourire même si çà et là s'insinuent les contours du Dies irae si cher à Rachmaninoff, mais qui n'a pas le poids mortifère qu'il avait pu prendre dans les compositions précédentes. La touche est ici de bout en bout habillée d'humour et de tendresse.

La 3e Symphonie

Le compositeur Sergueï Rachmaninoff (1873-1943). [Sputnik via AFP]Le compositeur Sergueï Rachmaninoff (1873-1943). [Sputnik via AFP]Depuis son installation à Senar, Rachmaninoff renoue aussi avec enthousiasme avec sa vie de soliste, encouragé par les succès remportés par sa "Rhapsodie sur un thème de Paganini", où pour une fois la critique n'a pas boudé son plaisir. Il envisage de repartir en tournée, la scène et le public lui manquent.

Une soixantaine de concerts et de récitals sont programmés en Europe et aux Etats-Unis, avec de nouveaux programmes pour chaque saison. Mais Rachmaninoff a conscience qu'il doit se ménager et prendre soin de son corps qui continue de le faire souffrir. Et surtout, il a envie de composer. Le succès de la rhapsodie lui a donné confiance.

C'est ainsi qu'en juin 1936, il met un point final au dernier mouvement d'une nouvelle symphonie. Le compositeur n'avait plus écrit pour orchestre depuis "L'Ile des Morts" en 1909. Avec cette troisième symphonie, il renoue avec son pays. Sa partition respire l'âme russe. C'est une œuvre pleine de douleur contenue, de nostalgie à peine voilée.

La création de la symphonie est programmée à l'automne 1936. Mais la déception est amère. Les journalistes ne sont pas sensibles à cette oeuvre qu'ils jugent diffuse et trop prolixe. Cet échec trouble le compositeur plus qu'il n'y paraît et la montée en puissance d'Hitler l'inquiète de plus en plus.

Un lieu de mémoire

Le 11 août 1939 à Lucerne, Sergueï Rachmaninoff se produit pour la dernière fois en Europe. Ansermet est à la baguette pour un ultime "Premier concerto" de Beethoven et sa "Rhapsodie sur un thème de Paganini". Au moment où la France se mobilise, Rachmaninoff passe par Paris, puis embarque pour l'Amérique où il meurt quatre ans plus tard à l'âge de 70 ans, sans avoir eu le temps de revenir à Senar.

Depuis, rien n'a changé dans sa villa, à part la végétation qui s'est développée. Des discussions sont en cours pour en faire un lieu de mémoire dans lequel serait rassemblé et conservé les archives du compositeur, et qui pourraient accueillir concerts, masters classes, et pourquoi pas un concours. Mais tout cela, c'est de la musique d'avenir.

Sujet radio: Catherine Buser

Adaptation web: Andréanne Quartier-la-Tente

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