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Au concert, doit-on savoir ce que l'on écoute et dans quel ordre?

La pianiste Yuja Wang et le chef Gustavo Dudamel à Vienne le 20 juin 2019. [HERBERT P. OCZERET - AFP]
Doit-on savoir ce quʹon écoute et dans quel ordre? / L'écho des pavanes / 20 min. / le 18 juin 2020
Avec le retour progressif des concerts avec public, faut-il remettre en question certaines habitudes du concert classique? Par exemple, est-il nécessaire de savoir quelles pièces on va entendre et de connaître l’ordre exact dans lequel elles vont être jouées? Décryptage.

Il est de coutume, lors d’un concert de musique classique, que le public soit informé du programme et de l’ordre des œuvres. Mais est-il si nécessaire de savoir quelles pièces l’on va entendre et dans quel ordre elles vont être jouées? Anthony Tommasini, critique musical au New York Times, s'est posé ces questions dans un article paru le 20 mai dernier.

Juste avant le début de la pandémie de coronavirus, en février, il avait assisté à un récital de la pianiste chinoise Yuja Wang, au Carnegie Hall de New York, lors duquel elle avait simplement décidé qu’elle changerait l’ordre des oeuvres – treize pièces étalées sur trois siècles de musique. Le public a été averti par une vidéo juste avant son arrivée sur scène, dans laquelle elle disait: "Je crois fermement que chaque programme devrait avoir sa propre vie, et être une représentation de mon humeur du moment. Je souhaite laisser la musique me surprendre. S’il vous plaît, vivez l’expérience du concert avec tous vos sens et un esprit ouvert, et profitez bien".

Confusion dans le public

S’en est suivie une certaine confusion parmi les membres du public. Les gens avaient l’air un peu perdus, à scruter leur programme et essayer de deviner si ce qu’ils entendaient était du Berg ou du Scriabine. Quant à Yuja Wang, cela lui a permis de révéler des similarités entre certaines pièces à priori très différentes, comme la Sonate n°5 de Scriabine et "Une barque sur l’océan" de Maurice Ravel. L’écoute "à l’aveugle" de ces deux oeuvres avait sans doute permis à Anthony Tommasini, l’auteur de l’article, de les apprécier avec une écoute nouvelle, plus objective. Mais alors que cela l’avait rendu plus réceptif, d’autres personnes autour de lui paraissaient juste frustrées.

Plus près de chez nous, la violoniste suisse Rachel Kolly d’Alba propose avec le pianiste Christian Chamorel des concerts "à la criée". Non seulement le public sait quelles pièces il va entendre, mais surtout, c’est lui qui les choisit! Le public s’exprime, parfois de manière très bruyante, les gens se lèvent, parfois il faut trancher par une Landsgemeinde – on lève la main!

Pour Rachel Kolly d’Alba, le plaisir musical est lié au plaisir analytique et intellectuel. La violoniste rappelle l’importance des clés d’écoute et de l’accompagnement du public par l’artiste lors d'un concert, tandis que Anthony Tommasini, du New York Times, évoque l’expérience objective du moment. L'œuvre musicale se suffit-elle à elle-même? Chacun de ces deux cas de figure peut avoir son intérêt. Au final, c’est le degré de projection qui influe sur l’état de plaisir ou au contraire de frustration, que l’on ressent à l’écoute d’une œuvre.

Monica Schütz/mh

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