Modifié le 20 mai 2020 à 08:40

Stephen Sondheim, le sacre des 90 printemps d'un compositeur de génie

Le compositeur et parolier américain Stephen Sondheim en 2015.
Sondheim, le sacre des 90 printemps L'écho des pavanes / 15 min. / le 07 mai 2020
Pendant plus de deux heures, le 26 avril dernier, les plus grandes voix de Broadway ont rendu hommage à Stephen Sondheim, géant de la comédie musicale américaine. Un gala sans scène ni public déjà visionné plus de deux millions de fois sur internet.

Aux Etats-Unis, Stephen Sondheim est un monument, au point que la plupart des épisodes de la série TV "Desperate Housewives" portent des titres de ses chansons. Hors de la culture anglo-saxonne, il a signé les paroles de la comédie musicale "West Side Story" et inspiré le film de Tim Burton "Sweeney Todd".

Sans lui, la comédie musicale ne serait peut-être qu'un plaisir nostalgique, à ranger avec l'opérette au rang des divertissements chantés d'autrefois. Des stars du cinéma comme Meryl Streep, Steven Spielberg ou Jake Gyllenhall ainsi que les grandes voix de Broadway ne s'y sont pas trompées en lui rendant hommage le 26 avril dernier.

>> A revoir, le gala virtuel des 90 ans de Stephen Sondheim:

La nécessité de se renouveler

Dans les années 1950, au moment où Stephen Sondheim démarre sa carrière, la comédie musicale est à son apogée. Mais à Broadway comme à Hollywood, ce style musical commence à prendre un coup de vieux. Le rock devient la musique dominante, et la comédie musicale tente de se renouveler en s'électrisant avec un succès très variable.

Et ce sont les Européens qui raflent la mise. Les plus gros tubes de la comédie musicale, aujourd'hui encore, sont dûs à un Anglais, Andrew Lloyd Webber avec "Evita", "Cats" ou "Le Fantôme de l'Opéra", et à des Français, Claude Michel Schönberg et Alain Boublil pour "Les Misérables" et "Miss Saigon". Mais par rapport à la grande comédie musicale américaine, que ce soit au niveau du texte, du livret ou de la musique, on est quand même dans quelque chose de beaucoup moins raffiné et de moins subtil.

Des compositions audacieuses et intelligentes

Il y a donc un art, un savoir-faire qui s'est perdu, mais pas pour tout le monde. Stephen Sondheim, qui a été pris sous son aile, enfant, par le librettiste Oscar Hammerstein, prolonge et sublime cette tradition. Il crée des comédies musicales géniales, audacieuses, jugées parfois intellectuelles, qui font de lui un héros culte du genre, à défaut de lui valoir la reconnaissance du très grand public. Peut-être aussi parce que, par rapport à "Cats" ou "Jesus Christ Superstar", son art passe moins bien la barrière de la langue. Et la langue, justement, est l'un de ses plus grands atouts.

Pour apprécier l'univers de Sondheim, il faut y entrer pleinement et c'est exigeant. Car chaque chanson, chaque extrait de comédie musicale est un petit monde en soi, une mini-comédie de 3 ou 4 minutes avec une situation extrêmement bien définie, des personnages caractérisés, un langage propre et une progression dramatique. Il vaut donc mieux s'intéresser à ce qui se raconte, sous peine de passer à côté de l'essentiel.

Sur les traces de Seurat

Exemple avec l'une de ses chansons les plus célèbres, "Finishing The Hat", extraite de la comédie musicale "Sunday In The Park With George" sortie en 1984. A Paris, il y a cent ans, le peintre pointilliste Georges Seurat feuillette son carnet de croquis des personnages de ce qui deviendra son fameux tableau "Un dimanche après-midi à l'Île de la Grande Jatte". Il songe à ce que c'est que d'être un artiste, obsédé par son oeuvre, tout en tentant de maintenir une relation sentimentale avec son modèle.

>> A voir, "Finishing The Hat" par Mandy Patinkin, créateur du rôle titre de "Sunday In The Park With George":

Minimalisme versus pointillisme

Musicalement, dans la composition et l'orchestration de cette chanson, on est proche des compositeurs minimalistes américains Philip Glass ou John Adams. Pourquoi? Parce que le style minimaliste correspond à merveille au style pointilliste du peintre mis en scène dans cette comédie musicale. La correspondance entre le propos, le sujet et la matière musicale est toujours très intime. C'est là que réside le génie de Sondheim.

Fait assez rare dans le monde de la comédie musicale américaine, Sondheim écrit paroles et musique de toutes ses comédies musicales. Et cela fait toute la différence, parce que l'intelligence folle déployée dans l'écriture, avec des jeux de mots et des rimes incroyables, se retrouve dans la musique.

Chaque comédie musicale de Sondheim possède son monde musical, harmonique, orchestral. Il explore des genres très variés et ose des choses inouïes dans ce domaine. Le compositeur n'en oublie pas moins le confort de ses interprètes. Dans les témoignages exprimés lors de l'hommage à Sondheim pour ses 90 ans, toutes les chanteuses et les chanteurs disent à quel point ce qu’il écrit est fait pour mettre à l’aise les chanteurs. C’est aussi ce que l'on dit des opéras de Mozart.

Nicolas Julliard/mh

Publié le 12 mai 2020 à 16:01 - Modifié le 20 mai 2020 à 08:40