Publié

Les Préludes pour piano de Debussy, à la recherche de la vérité frémissante

Claude Debussy - Préludes pour piano [RTS]
Claude Debussy - Préludes pour piano / Je Sais Pas Vous / 3 min. / le 24 janvier 2020
"Quand on n’a pas les moyens de se payer des voyages, ... il faut suppléer par l’imagination." C’est ce que disait déjà Debussy avant d’écrire ses deux livres de Préludes pour piano.

Le monde concret étant ici un puits d’ennui, mieux vaut écouter ce qui nous vient d’ailleurs. C’est de là, d’ailleurs, que la musique vient, portée par le courant ou par le vent. L'eau et l'air chez Debussy sont récurrents car l’un comme l’autre sont fluides et laissent passer la voix du monde.

Cloué au sol, on trouve l’ennui. Perdu en l’air, sans poids et sans matière, on s’évanouit. C’est entre les deux, entre deux eaux, que souvent les pages de Debussy se maintiennent. Dans un flottement éternel de longs accords en suspension. Et la musique flotte en différents paliers fichtrement bien organisés, comme autant de couloirs d’eau ou d’air froid et d’air chaud.

Un piano, ça va de bas en haut. Mais combinant des volumes, Debussy organise le son en 3D. Et il recherche la vérité frémissante, celle qui doit sonner sans l’effort des faiseurs zélés. Alors les paysages sont révélés. Pas dans la neige, brumes ou feuilles mortes. La nature est omniprésente. Mais c’est à nous de visualiser... un peu ce qu’on veut. C’est pour ça d’ailleurs que Debussy n’écrit les titres qu’après coup: chaque fois en fin de morceau, tout en bas en tout petit, caché entre deux parenthèses, juste après trois points de suspension, le titre est là.

Prélude à un monde à construire

Mais donc... Préludes à quoi? Chaque prélude prélude à un monde qui reste à construire par l’esprit. Prélude à un paysage que Debussy ne montrera pas. A une page qui n’existe pas. C’est bien là que Debussy s’infiltre: dans la fêlure entre ce qui est et ce qui n’est pas. Aucun humain n’est invité à se montrer face caméra: pas de personnages, pas d’événements et pas d’action.

Deux livres de 12 Préludes pour piano. Le son, le son qui a été tellement pensé, contraint, forcé, écartelé, le son y renaît libéré. Comme engendré, non pas créé. Et si on écoute au fond du son, au fond des flots, avec un peu de chance on pourrait peut-être bien y voir surgir une cathédrale engloutie.

Tout un symbole pour Debussy. Un écrasant vestige venu du fond des âges, mais soustrait aux yeux du présent, balayé non par l’air mais par l’eau et dont l’écho parcourt les flots. Ce qui a été n’existe pas. Mais la vibration du passé, elle, parcourt toujours notre temps. Et pour qui saura écouter, les chants d’ailleurs et d’autrefois sont là dans l’air, prêts à l’emploi. C’est le voyage le moins cher qui soit.

RTS Culture

Publié