Modifié le 27 janvier 2020 à 17:23

Fabio Biondi: "Pour cet 'Enlèvement au sérail', il faudra être curieux"

"L'Enlèvement au sérail" version Luk Perceval, à découvrir sur la scène du Grand Théâtre de Genève.
LʹEnlèvement au Sérail Magnétique / 33 min. / le 13 janvier 2020
Le chef Fabio Biondi dirige l'Orchestre de la Suisse romande dans une version revisitée de "L'Enlèvement au sérail" au Grand Théâtre de Genève. Si la musique de Mozart n'a presque pas été modifiée, le texte en revanche a été réécrit par l'auteure turque Asli Erdogan.

Dès le 22 janvier et jusqu'au 2 février sur la scène du Grand Théâtre de Genève, le public genevois pourra découvrir l'"Enlèvement au sérail", Singspiel de Mozart créé en 1782. Ou plutôt, une création inspirée de cet opéra. Car si la musique a été presque entièrement conservée, le metteur en scène belge Luk Perceval a situé l'action non pas dans un sérail turc mais dans "le sérail de la vie, de la société", explique le chef d'orchestre Fabio Biondi. "C'est le texte écrit par l'auteure, activiste et ex-prisonnière politique turque Aslı Erdoğan qui nous a permis de garder la musique de Mozart et de l'amener vers une certaine profondeur".

L'action se déploie autour d'une église. Trente figurants en mouvement circulent autour, symbolisant la recherche perpétuelle. "Le Singspiel est toujours très difficile, car il oblige les chanteurs à être excellents acteurs pour être crédibles vis-à-vis du texte. Dans cette production, les quatre personnages principaux ont tous vieilli. Et le chant est utilisé comme un cri de jeunesse, de souvenirs du passé, alors que le présent est lié à l'idée de vieillir et de solitude. Cette relation entre Konstanze chanteuse et Konstanze actrice est vraiment intéressante", révèle Fabio Biondi. Les quatre figures principales (Konstanze, Blonde, Belmonte et Osmin) sont donc incarnées par deux personnes, un acteur et un chanteur. Figures théâtrales âgées d’un rôle opératique plus jeune, ces doubles sont un miroir et une figure de l’existence et sa fin.

Le texte d'origine, peu intéressant

Quant au livret, exit la "turquerie" d'origine, relativement simple et politiquement très incorrecte dans sa représentation moqueuse de l'islam. "Sans jugement de valeur, d'un point de vue littéraire, le texte d'origine n'est pas forcément très intéressant alors que celui que l'on va écouter à Genève est absolument superbe", précise le chef d'orchestre. Mais il est vrai aussi qu'il faut avoir une certaine curiosité et ouverture d'esprit pour écouter cette version de "L'Enlèvement au Sérail" parce que ce n'est pas la version originale. Mais je voudrais préciser une chose: nous avons vraiment travaillé très dur et nous n'avons aucune volonté de provocation.

- Fabio Biondi, un chef sans baguette

Le texte a été construit sur une profonde réflexion. L'idée de "détruire" celui d'origine n'était pas pour faire quelque chose d'un peu spécial mais pour mettre encore plus en valeur cette musique extraordinaire.

Fabio Biondi, chef d'orchestre

La stratégie de Mozart pour mettre Vienne dans sa poche

Du côté de l'orchestre, la partition est éblouissante. Cet opéra incarne toute l'intelligence de Mozart, qui souligne chaque mot et approfondit la dramaturgie. Mais Mozart avait aussi derrière la tête toute une stratégie, soutient Fabio Biondi. "Il était très heureux de composer un opéra pour Vienne, d'incarner son statut de meilleur compositeur vivant. Pour combler ce désir de démonstration, il choisit soigneusement toutes les couleurs musicales et opte pour la dramaturgie la plus forte pour démontrer son talent. Cet opéra est une véritable explosion d'enthousiasme. Si on le compare aux autres opéras alors donnés à Vienne, on est là vraiment dans quelque chose de très nouveau."

Derrière son pupitre du Grand Théâtre, le chef italien prônera la modestie. "La meilleure manière de voir et de comprendre une interprétation, c'est de respecter profondément la musique. Mais en même temps, nous ne devons pas oublier que nous sommes des hommes du 21e siècle. Et c'est une manière de rester vivant que de profiter de la musique pour expliquer des concepts actuels importants."

Propos recueillis par Anya Leveillé

Adaptation web: Melissa Härtel

"L'Enlèvement au sérail" de Mozart, Grand Théâtre de Genève, du 22 janvier au 2 février

Publié le 22 janvier 2020 à 14:25 - Modifié le 27 janvier 2020 à 17:23

Une réécriture bienvenue

Pour tourner, elle tourne cette production! Posée sur un plateau mobile qui ne s'arrête que rarement, une sorte d'église-échafaudage ne cesse de pivoter avec son lot de figurants/paroissiens qui courent ou prennent des poses de personnages de tableaux. Le metteur en scène belge Luk Perceval oppose ce monde agité à la figure plus solitaire et souvent mélancolique des chanteurs et récitants.

Chanteurs et récitants, car cette version de "L'Enlèvement" se joue en double. D'un côté le chant mozartien, jeune, vif, très finement porté par la distribution vocale. De l'autre le livret, réécrit par l'auteure Asli Erdogan, que déclament des comédiens plus âgés et surtout plus philosophes. Du coup cette histoire picaresque d'un enlèvement de belles blondes dans un harem de vilains Turcs devient une réflexion existentialiste sur l'exil, la solitude, les espoirs et désespoirs dans une société matérialiste.

Le texte, délivré en français, touche. Il donne à penser, à débattre. Ce qui est rare dans un opéra du 18e siècle, dont on loue la beauté sans trop se soucier du sens. Par effet de contraste, les airs – chantées en allemand - semblent aligner platitudes et poncifs amoureux. Ainsi l'œuvre de Mozart (et Johann Gottlieb Stephanie, le librettiste originel) gagne en profondeur philosophique ce qu'elle perd en compréhension. Car il faut l'avouer, en salle, on peine à suivre le fil de ce double récit alternant histoires d'amour, actions violentes, gestes grossiers, scènes de baptême, chœur de janissaires ottomans et réflexions sur Genève, ses bordels, ses dealers et ses banques.

La lecture du programme s'avère indispensable. Les Mozartiens y retrouveront leurs airs chéris. Belle même si claudicante, la réécriture partielle de cet opéra est en tout cas bienvenue pour sa volonté de remettre en question un domaine artistique trop souvent confit dans ses certitudes patrimoniales.

ThS