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Aviel Cahn: "A l'opéra, il ne faut pas laisser le cerveau à la garde-robe"

Aviel Cahn. [Nicolas Schopfer - Grand Théâtre de Genève]
Aviel Cahn, nouveau directeur du Grand Théâtre de Genève / Vertigo / 53 min. / le 23 août 2019
Nouveau directeur du Grand Théâtre de Genève, le Zurichois Aviel Cahn ouvre grand les portes de son institution à d'autres formes d'art. Le premier opéra de la nouvelle saison sera présenté en septembre en partenariat avec le festival de la Bâtie.

Directeur de lʹopéra des Flandres depuis 2008, Aviel Cahn succède à Tobias Richter à la tête du Grand Théâtre de Genève. La saison sʹouvre le 11 septembre 2019 avec "Einstein on the Beach" de Philip Glass et Robert Wilson, mis en scène par Daniele Finzi Pasca, l'homme de la Fête des Vignerons. Un choix résolument audacieux puisque cette oeuvre, d'une durée de 4 heures, ne possède aucune narration ni intrigue. Un choix mûrement réfléchi et surtout très en phase avec la ville qui l'accueille.

"Genève, la ville du CERN, est le meilleur lieu pour repenser cette oeuvre, qui n'a jamais été présentée en Suisse", soutient Aviel Cahn. "Et le projet est quasiment national, puisque les musiciens ont été recrutés au sein de la HEM de Genève, que le chef Titus Engel est Zurichois et que Daniele Finzi Pasca est Tessinois".

Visuel de l'opéra "Einstein On The Beach" de Philip Glass et Robert Wilson, mise en scène signée Daniele Finzi Pasca. [Matthieu Gafsou - GTG]Visuel de l'opéra "Einstein On The Beach" de Philip Glass et Robert Wilson, mise en scène signée Daniele Finzi Pasca. [Matthieu Gafsou - GTG]

Des ponts entre les arts

Le Grand Théâtre collabore également cette année pour la première fois avec le festival de la Bâtie, à Genève. "C'est l'une des choses que je trouve très importante, ouvrir l'opéra, collaborer avec des partenaires culturels ou d'autres métiers. Cela permet de construire des ponts et d'amener à l'opéra un public qui normalement ne s'y intéresse pas".

Avec ce premier spectacle, on ouvre largement les portes du Grand Théâtre de Genève pour réveiller le public traditionnel à ne pas retrouver toujours les mêmes spectacles et pour motiver un nouveau public à venir découvrir cette maison, ce lieu et cette forme d'art.

Aviel Cahn, à la tête du Grand Théâtre de Genève. [Site de Opéra des Flandres]
Aviel Cahn, nouveau directeur du Grand Théâtre de Genève

La mise en scène désormais à l'honneur

Jusqu'alors, le public du Grand Théâtre ne se déplaçait pas forcément pour le metteur en scène mais plutôt pour les grands airs de l'oeuvre programmée ou les chanteurs à l'affiche. Avec la programmation d'Aviel Cahn, le focus se déplace sur la mise en scène, qui recèle des surprises puisque le directeur a invité notamment un plasticien ou un cinéaste.

"Pourquoi mettre telle oeuvre à l'affiche, à cet endroit, à ce moment? Je réfléchis en fonction d'un concept", explique Aviel Cahn. "Quel type de théâtralité aimerais-je amener à ce spectacle? C'est une manière de questionner les oeuvres, parfois de manière politique", comme par exemple en invitant l'écrivaine Asli Erdogan à réinterpréter le livret de "L'Enlèvement au Sérail" de Mozart. "Je choisis les artistes en fonction d'une idée autour d'une oeuvre. Après, je trouve important d'ouvrir l'opéra à d'autres formes d'art parce que l'opéra a cette possibilité, celle de ne pas être traitée que par des spécialistes."

Susciter le débat

Pour le nouveau directeur du Grand Théâtre, l'opéra doit susciter le débat et pas être seulement un divertissement. "Aujourd'hui à l'opéra, le problème est que l'on ne joue presque pas de contemporain. Ce ne sont que des oeuvres du passé. Au XIXe siècle, presque tout ce qu'a vu le public de l'époque lui était contemporain! Les oeuvres étaient créées pour ce public-là, à ce moment-là. Et donc cela parlait la langue du temps. Si l'on veut donner justice à ces oeuvres, il faut redécouvrir l'effet qu'elles ont provoqué en leur temps. Si on ne le cherche pas ou qu'on le réduit à un divertissement, cela ne donne aucune valeur ajoutée à l'oeuvre autre que quelque chose de pittoresque, qui n'a rien à voir avec notre temps", détaille-t-il.

Autre maître-mot, la désacralisation. "Nous devons sortir, aller vers les gens, faire des choses inattendues", lance Aviel Cahn. Un exemple, le lancement de "Late nights" avec des DJ pour découvrir le bâtiment du Grand Théâtre, qui peut impressionner. "On ne veut pas désavouer l'opéra mais vraiment le désacraliser. Et nous proposons chaque soir de représentation 100 billets à 17 francs, pour permettre à chacun d'assister aux spectacles".

Des surprises positives

Et avec tout cela, pas de crainte de déstabiliser le public fidèle de l'institution genevoise? "Avec des surprises positives, en l'incitant à être curieux et avec la qualité, on peut plaire au public habitué au Grand Théâtre. Il faut satisfaire tout le monde, mais un spectacle fort à l'opéra l'est théâtralement et musicalement. Les mélomanes seront comblés si la musique est belle et que l'on peut les inspirer et les inciter à réfléchir. Il faut venir, et ne pas laisser le cerveau avec le manteau à la garde-robe", recommande avec malice Aviel Cahn.

Propos recueillis par Thierry Sartoretti

Adaptation web: mh

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