Modifié le 27 mai 2019 à 16:56

Lorsque des disques étaient enfouis sous le Palais Garnier pour la postérité

Photo prise le 19 décembre 2007 au Palais Garnier à Paris, lors de la présentation à la presse de deux urnes contenant 24 disques mis à l'abri il y a un siècle pour témoigner de l'art du chant de l'époque.
Les Urnes du Palais Garnier 1/2 Versus-écouter / 40 min. / le 13 mai 2019
En 1907, des hommes enfouissaient sous l'Opéra Garnier à Paris des urnes contenant des enregistrements de grands artistes de leur temps. Ils les confiaient à la postérité. En 2007, d'autres hommes ouvraient ces urnes.

24 décembre 1907, dans les sous-sols de l'Opéra Garnier. Quelques hommes en redingote et chapeau haut de forme s'adonnent à une singulière cérémonie, qui semble bien éloignée de la traditionnelle veille de Noël: dans un décor de catacombes, ils ensevelissent deux lourdes urnes de plomb parfaitement scellées et mises sous vide.

Ces urnes ne contiennent pas des cendres. Elles contiennent des voix. Empilés avec le plus grand soin, des disques en gomme-laque annoncent sur leurs étiquettes les plus célèbres airs d'opéra et les interprètes les plus illustres de ce temps.

>> A écouter: l'air le plus célèbre de "Carmen" de Bizet par Emma Calvé en 1907

Emma Calvé dans le rôle de Carmen de Georges Bizet, en 1904.
Collection Roger-Viollet / Roger-Viollet - AFP
Versus - Publié le 14 mai 2019

Garder une trace des voix mythiques

Il s'agit donc d'embaumer et de préserver pour les générations futures ces timbres, ces interprétations, ces présences. D'enfermer ces djinns pour une durée de 100 ans, jusqu'à ce qu'ils ressortent dans le monde. En contrepoint à l'éclat vivant et charnel de la scène, les disques offerts lors de la cérémonie par Alfred Clark, président de la compagnie française du Gramophone, deviennent les fétiches d'une image sépulcrale, teintée d'un ésotérisme typique de leur époque. 

Mais le propos du projet est clair, scientifique historique et artistique, parfaitement expliqué par Aristide Briand, alors ministre de l'Education nationale. D'une part, on souhaite préserver pour les générations futures une trace de ces voix déjà mythiques. En même temps, c'est le répertoire lui-même qui est ainsi consigné sous forme sonore, ainsi que l'interprétation que ces artistes en donnent.

>> A écouter: la Valse en La b majeur, op.34 de Chopin joué par Ignace Paderewski en 1911

Ignace Paderewski (1860-1941), pianiste, compositeur, homme politique et diplomate polonais.
- Leemage/AFP
Versus - Publié le 14 mai 2019

Un témoignage de la technologie d'alors

D'autre part, il s'agit de laisser témoignage de l'état d'une technologie nouvelle. Les promoteurs sont conscients qu'elle est appelée à se développer et à progresser, et souhaitent en laisser une documentation parfaite.

C'est ainsi que l'une des urnes contient un gramophone et des aiguilles de rechange. Et un mode d'emploi. On s'assure ainsi que les découvreurs de ces urnes pourront écouter ces disques.

Le projet de 1907 sera augmenté en 1912 d'une nouvelle donation de disques, dans deux nouvelles urnes. Le projet prévoit que ces urnes restent enfouies 100 ans. Ensuite de quoi, les hommes du XXIe siècle naissant seront appelés à les découvrir.

Des urnes redécouvertes en 1989

Mais avec le temps vient l'oubli, et c'est de manière fortuite que l'on découvre en 1989 déjà les urnes, fortement détériorées, lors de travaux dans les sous-sols de l'Opéra. L'une d'elles est éventrée et son contenu a déjà été pillé...

L'étiquetage des urnes et une recherche dans les archives permettent de comprendre la nature de la découverte. La trouvaille est transférée à la Bibliothèque Nationale, où commencent des examens précis conduisant à leur ouverture en 2008.

Lors d'un nouveau rituel: cette fois, les prêtres en sont des scientifiques en scaphandre blanc, des hommes passent les urnes aux rayons X avant de les desceller dans des locaux hermétiquement clos (on soupçonne, avec raison, la présence d'amiante). Ils en extraient précautionneusement des disques en gomme-laque, pour la plupart d'entre eux parfaitement conservés. Les étiquettes ont encore des couleurs éclatantes.

Un répertoire presque exclusivement lyrique

Le répertoire est entièrement classique, et presque exclusivement lyrique. Le choix d'un extrait de l'Otello de Verdi par Arturo Tamagno, créateur du rôle en 1887 du vivant de Verdi, montre en soi le souci de préserver un patrimoine jusqu'alors insaisissable et fugitif. Les enregistrements sont aussitôt transférés sur des supports numériques. Résisteront-ils autant?

Si c'est le répertoire de l'opéra qui entre et sort victorieux de ces urnes, l'un des enregistrements contient le discours prononcé lors de l'ensevelissement, dit par l'acteur Firmin Grémier. C'est le seul document parlé de l'ensemble.

>> A écouter: le discours prononcé lors de l'ensevelissement des urnes sous le Palais Garnier, dit par l'acteur Firmin Grémier

Portrait de l'artiste francais Firmin Gemier (1865 - 1933).
Collection ChristopheL - AFP
Versus - Publié le 13 mai 2019

A l'origine pourtant, c'est la Chaire d'Histoire de la langue française à la Sorbonne qui avait formulé l'idée d'un musée de la parole, d'une documentation sonore de la langue. Mais c'est bien le chant, les voix et la musique qui seront en définitive les génies jugés dignes d'être enfouis ici.

D'ailleurs tous ne sont pas encore sortis: sur les deux urnes de disques de 1907, les responsables de l'Opéra ont choisi de n'en ouvrir qu'une: l'autre est toujours scellée, et attend patiemment d'être ouverte par les générations futures. Ses djinns y dorment encore...

Francesco Biamonte/aq

Publié le 23 mai 2019 à 15:31 - Modifié le 27 mai 2019 à 16:56