Grand Format

Beyrouth is burning

Introduction

Yasmine Hamdan est une des figures de la musique au Proche Orient. Avant de se produire en solo, elle fut la chanteuse de Soapkills, le groupe fondateur de la pop libanaise au tournant des années 2000. Dans le sillage de ce duo, toute une génération de rockers, rappeurs ou producteurs électroniques secouent Beyrouth. Tour d’horizon.

Chapitre 01

Yasmine Hamdan

Icône underground à travers le monde arabe, la chanteuse, auteure et compositrice dʹorigine libanaise Yasmine Hamdan, en tournée depuis 2017 envoûte le public sur les scènes et festivals des quatre continents.

>> Ecouter Yasmine Hamdan dans "Vertigo":

Yasmine Hamdan.
Flavien Prioreau - DR
Vertigo - Publié le 15 novembre 2018

Elle a été lʹune des premières artistes proche-orientales à sʹapproprier les codes de la musique indie. Au sein du groupe Soapkills comme en solo, elle allie héritage oriental et musique électronique, folk et pop actuelle.

A l'affiche du festival Les Créatives elle donne un concert le 16 novembre 2018 au Centre des arts de l'école internationale à Genève.

>> Yasmine Hamdan parle de son travail  au micro de "Magnétique":

Couverture de l'album "Al Jamilat", de Yasmine Hamdan.
Crammed Discs
Magnétique - Publié le 14 novembre 2018

Chapitre 02

Le succès de Mashrou' Leila

Montreux, juillet 2018. Mashrou’ Leila s’apprête à monter sur la scène du Jazz Lab. Ce soir comme lors de chacun de ses concerts, le groupe va interpréter "Shim El Yasmine".

Hamed Sinno, le chanteur du groupe, y évoque son histoire d’amour avec un homme marié et plus âgé, une première dans le répertoire de la chanson pop arabe. Cette ballade lente et mélancolique est sortie en 2009, sur le premier album de Mashrou’ Leila.

Haig Papazian, Carl Gerges et Hamed Sinno du groupe libanais Mashrou' Leila le 1er novembre 2017 à New York.
Haig Papazian, Carl Gerges et Hamed Sinno du groupe libanais Mashrou' Leila le 1er novembre 2017 à New York. [Angela Weiss - AFP]

Un an plus tôt, ce collectif naissait sur les bancs de l’American University of Beirut, lors d’un workshop organisé par des étudiants en architecture et en design. Le succès a été instantané. Les raisons sont multiples: la présence scénique du chanteur à la séduction très mâle et ouvertement gay, les textes politiques du groupe et le mélange sonore de pop indépendante et d’arrangements de violons arabo-balkaniques.

Et cela marche au Levant comme en Occident: Mashrou’ Leila se produit aujourd’hui tant à Montréal, Montreux ou Paris qu’au Caire, à Amman ou à Beyrouth. C’est d’ailleurs au Barbican Center de Londres que le quintet a verni son précédent album "Ibn El Leil", lors d’un show plébiscité par la presse anglaise et diffusé en direct sur les ondes de MTV Lebanon, une des principales chaînes généralistes du pays.

>> Voir Mashrou' Leila au Barbican Center de Londres

Chapitre 03

Quand Soapkills fit sensation

Mashrou’ Leila n’est pas le seul groupe pop libanais à avoir rencontré un succès international, mais c’est sans doute le premier à toucher un public aussi large.

Longtemps, le rock au Liban est resté dans l’ombre de la chanson commerciale arabe. Pendant la guerre civile, les rares groupes rock délaissent Beyrouth pour Jounieh, une ville côtière au nord de la capitale, habitée par les chrétiens. A cette époque, à la fin des années 70 et dans les années 80, l’essentiel des formations proposent des reprises du répertoire anglo-américain et jouent principalement du hard rock, du jazz ou du blues.

Avec la fin de la guerre, la scène musicale réintègre Beyrouth, les univers se mélangent.

Au milieu des années 90, le duo Soapkills fait sensation en créant un univers sonore mélancolique et séduisant, une fusion inédite mêlant trip hop et musique arabe. Soapkills réunit Zeid Hamdan et Yasmine Hamdan: il est multi-instrumentiste et producteur, elle est chanteuse. Couple à la ville comme à la scène, ils sont les premiers à connaître un vrai succès local puis international basé sur des compositions originales. 

Zeid Hamdan et Yasmine Hamdan du groupe Soapkills, qui fit sensation dans les années 1990.
Zeid Hamdan et Yasmine Hamdan du groupe Soapkills, qui fit sensation dans les années 1990. [DR]

Entre 1997 et 2005, Soapkills enregistrera trois albums, dont le dernier "Enta Fen" est auto produit suite à la faillite de la maison de disques française. La frustration et la volonté d’explorer de nouveaux horizons amènent le duo à se séparer. Yasmine Hamdan poursuit une carrière solo. Un premier disque d’électro arabisante sensée faire d’elle la Madonna orientale sort en 2009, produit par Mirwais Ahmadzaï. Quatre ans plus tard, nouvel album "Ya Nass" et participation au film "Only Lovers Left Alive" de Jim Jarmusch.

De son côté, Zeid Hamdan a multiplié les projets tant en tant que chanteur, manager musicien, producteur que directeur de label. Autant d’activités qu’il pilote depuis son studio situé au sous-sol d’un immeuble du quartier populaire de Jeitaoui. Une cave bien aménagée qu’il partage avec une autre figure de la scène locale, Marc Codsi. Guitariste, chanteur, producteur lui aussi, Marc Codsi fait partie de la génération des fondateurs de la scène pop rock libanaise tout comme Zeid Hamdan ou Charbel Haber, avec qui il a créé le groupe Scrambled Eggs.

Chapitre 04

Scrambled Eggs, la réponse noisy à Soapkills

Charbel Haber compte parmi les fortes personnalités du rock au Liban. Chanteur, musicien, compositeur de musique de film, il est l’âme des Scrambled Eggs, un groupe protéiforme, décalé, décadent et psychédélique.

Quand on a commencé, il n’y avait pas vraiment de scène rock. Notre groupe était un acte de rébellion dans l’après guerre. Nous voulions vivre à fond tous les clichés: le sexe, la drogue, le rock’n roll.

Charbel Haber, du groupe Scrambled Eggs

Musicalement, les Scrambled Eggs sont la réponse noisy à Soapkills. Plus bruyant, plus sale, plus expérimental aussi, le son du groupe rappelle au gré des neuf albums celui des Sonic Youth, de Concrete Blonde ou de Godspeed you black emperor. "J’ai longtemps évité de visiter la musique arabe, je craignais le kitsch, la facilité, l’orientalisme. Les Soapkills n’étaient pas tombés dans le panneau. Aujourd’hui, avec mes nouveaux projets, je veux proposer comme eux auparavant une vraie musique contemporaine arabe. C’est ma priorité."

Le groupe libanais Scrambled Eggs.
Le groupe libanais Scrambled Eggs. [facebook.com/SCRAMBLEDEGGSLEBANON]

Charbel Haber travaille avec des musiciens de par le monde, au Canada, en Turquie, en Egypte. Ses nouveaux projets (Malayeen ou Johnny Kafta Anti-Vegetarian Orchestra) croisent les langages des musiques arabo-égyptienne, électronique ou expérimentale.

Chapitre 05

Le retour aux sources

Ce retour aux racines, à la musiques et aux instruments arabes, anime la plupart des musiciens, qu’ils appartiennent à la nouvelle génération ou qu’ils soient parmi les précurseurs, comme Rayess Bek.

Ce fondateur de la scène hip-hop est arrivé à l’adolescence au Liban en 1994. "A l’époque, le rap n'existait pas au Liban. Le rapport à la musique black a toujours été compliqué ici. Il y a un racisme issu du colonialisme. Il y a l’Européen, le Blanc au sommet de l’échelle, puis le Libanais, puis l’Asiatique et tout en bas les Noirs. On est entouré de murs partout au Liban, et on en construit encore dans notre tête. C’est difficile de regarder vers l’avenir, de développer une identité arabe positive".

Rayess Bek, fondateur de la scène hip hop au Liban.
Rayess Bek, fondateur de la scène hip hop au Liban. [DR]

 Et c’est ce qu’a fait Rayess Bek dès le départ en créant Aks’ser, le premier groupe de langue arabe. "Au début, on a été mal perçu pour deux raisons très différentes: pour certains, c’était presque un blasphème d’utiliser la langue du Coran; et pour les puristes du hip-hop, on ne pouvait que rapper en anglais."

Malgré le piratage massif, le premier album de Aks’ser fait un véritable carton dans tout le Moyen Orient, il est numéro 1 des ventes devant la pop sucrée de Shakira ou de U2. Aks’ser s’adresse directement aux jeunes arabes en parlant de leur identité, de politique ce qui vaut au groupe des problèmes de censure. Aks’ser sortira trois albums dont un dernier enregistré dans le luxe dans des studios de Dubaï. Une mauvaise expérience qui amène le groupe à se saborder.

Rayess Bek se concentre alors sur sa carrière solo. Depuis quelques années, il partage son temps entre le Liban et l’Europe où il peut proposer des projets en marge du hip-hop, avec des musiciens issu du rock comme Rodolphe Burger ou des chorégraphes et des écrivains. Mais c’est à Beyrouth qu’il continue de remplir les salles à chacune des ses apparitions. Le hip hop y connaît d’ailleurs un vrai boom. Des clubs comme Radio Beirut programment régulièrement des soirées ou tout un chacun peut prendre le micro et improviser des tchatches.

Nasser Shorbaji est un des principaux animateurs de cette scène. Syro-philippin d’origine, il vit au Liban depuis une dizaine d’années, mais c’est à Damas qu’il a débuté.

"Il n’y avait pas de salle à proprement parler. On jouait dans des hôtels sur des équipements bon marché." A Beyrouth, il rejoint Fareeq El Atrash, un groupe d’instrumentistes hip-hop, qui se profile comme les Roots libanais. Les textes en arabe parlent du quotidien, des élections, de la Palestine (plus de 500’000 Palestiniens vivent sur le territoire libanais) et des injustices sociales. Il se lance aussi dans une carrière solo en anglais, sa langue maternelle, avec un premier album "Making music to feel at home" sous le nom de Chyno. Une oeuvre auto-produite comme l’immense majorité des CDs de la scène musicale locale.

>> Voir un clip de Chyno:

Il n’y a pas d’économie de la musique au Liban, pas de réel soutien de l’Etat, des villes ou des grandes entreprises, même si ces derniers mois des professionnels de la publicité, de la musique et du clip en association avec des compagnies comme Red Bull tentent de lancer des nouveaux produits très lisses afin de toucher un jeune public arabe hipster dans tout le Moyen Orient. Ces groupes s’appellent Who Killed Bruce Lee, Wanton Bishops ou Postcards et n’ont d’arabe que leur pays d’origine.

Parmi la nouvelle génération d’artistes apparus ces dernières années, nombreux sont ceux qui explorent les frontières entre musique électronique et expérimentale. Certains ont transité par le punk et le rockabilly comme Kid 14, d’autres comme Radio KVM ont passé par le dubstep avant de développer leur propre univers, loin du son proposé par la majorité des clubs de la ville.

Les nuits de Beyrouth sont rythmées par les mêmes tendances qu’en Europe: deep house et minimal dominent le panorama sonore, même des clubs cultes comme le B018 ou Garten sont devenus les repaires des touristes et des riches Libanais.

Crédits

  • Proposition et texte:

    Michel Masserey

  • Réalisation web

    Melissa Härtel

  • RTS Culture

    Novembre 2018