Modifié le 14 septembre 2018

"Le Sillon", l'amant turc de Valérie Manteau

Valérie Manteau
Valérie Manteau : "Le Sillon" Versus-lire / 35 min. / le 12 septembre 2018
A travers ses amours qui vacillent et le chaos politique et social d'une ville qui s'effondre, l'auteure française Valérie Manteau nous ouvre les portes d'Istanbul et raconte une génération gagnée par la mélancolie dans "Le Sillon".

En 2016, Valérie Manteau publiait "Calme et tranquille", récit au titre trompeur écrit dans la foulée de l'attentat contre Charlie Hebdo, revue satirique à laquelle la journaliste avait collaboré entre 2008 et 2013. "Le Sillon" poursuit l'approche complexe et lumineuse choisie par l'auteure qui mêle sa vie personnelle à un regard plus large sur le monde. 

Dans "Le Sillon", Valérie Manteau nous ouvre les portes d'Istanbul et raconte une génération – celle de la place Taxim – gagnée par la mélancolie. Tout en enquêtant sur un journaliste turc et arménien assassiné en 2007 par un nationaliste.

Mais toi, quelle idée de venir poser tes valises ici. Je hausse les épaules. J'ai arrêté de travailler et j'ai pensé que le chaos stambouliote m'occuperait l'esprit. Et puis, il y a ce garçon... Sara me coupe, tape du poing sur la table et fait sursauter Ibrahim, ne me dis pas que tu t'es maquée avec un Turc!

Extrait de "Le Sillon", Valérie Manteau, le Tripode

Intime, romanesque et documentaire

C'est une histoire d'amour que Valérie Manteau souhaitait écrire, cet amour esquissé dans son premier livre et poursuivi dans "Le Sillon". L'amant turc le valait bien. Mais au fil du séjour et de sa plume, la journaliste et écrivaine voit son projet se transformer et devenir de plus en plus politique. L'intérêt – et le charme – du récit tient en particulier à sa construction qui mêle avec finesse l'intime, le romanesque et la part documentaire.

Si l'auteure déambule dans la ville les yeux grands ouverts, au hasard des rencontres, elle se documente avec soin lorsqu'il s'agit de raconter le parcours et la vie très romanesque de Hran Dink. Un homme méconnu en Occident mais dont le nom est, selon Valérie Manteau, un véritable point de ralliement. "C'est quelqu'un dont le souvenir est très vif. Cela m'a donné la possibilité de créer des liens très profonds avec beaucoup de gens".

Hran Dink se voulait à la fois turc et arménien et militait inlassablement pour la paix. Le journal bilingue qu'il avait créé s'appelait d'ailleurs "Agos" qui veut dire "Le Sillon" dans les deux langues. Après l'assassinat, dans une Turquie qui se refuse encore à reconnaître le génocide de 1915, des centaines de milliers de personnes avaient manifesté dans la capitale en scandant "Nous sommes tous des arméniens".

La mélancolie d'une génération

"Le Sillon" est aussi l'histoire d'une génération, celle qui a "fait" Gezi en 2013 et qui a su mobiliser toutes les franges militantes d'une société dont la colère s'est cristallisée contre le gouvernement. "On retrouve encore aujourd'hui cette nostalgie de l'époque de Gezi-Taxim où l'on pensait possible de faire basculer le pays dans la démocratie", souligne la jeune femme.

Aujourd'hui, cette génération de trentenaire a quitté la rive européenne pour investir la rive asiatique du Bosphore et c'est là qu'en 2016 Valérie Manteau – la trentaine elle aussi – s'installe pour vivre un amour qui lui échappera peu à peu. Deux rives emblématiques de la situation du pays, à cheval entre deux continents et deux cultures, un grand écart pour certains et une incarnation de l'unité possible pour d'autres, qui déstabilise les Européens. Au port, côté vieille ville, un panneau clame fièrement: Bienvenue en Europe. "Istanbul a une histoire très complexe dont on voit les traces dans la ville. Architecturalement c'est très spectaculaire, toutes ces églises transformées en mosquées, par exemple Sainte Sophie sur laquelle on a mis des minarets et qui aujourd'hui est un musée d'état".

Le récit de la narratrice, à la fois personnage et double de Valérie Manteau, séduit. Son éditeur, Frédéric Martin ne s'y est pas trompé qui a décidé, en cette rentrée littéraire forcément foisonnante, de ne publier qu'un seul livre.

Anik Schuin/ld

Publié le 14 septembre 2018 - Modifié le 14 septembre 2018