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Haïti est le lieu où Yanick Lahens vit ses colères et ses joies

Portrait de Yanick Lahens, écrivaine haïtienne, en janvier 2012. [Gattoni / Leemage / Leemage - AFP]
Yanik Lahens: "Douces déroutes" / Versus / 36 min. / le 15 mars 2018
Yanick Lahens revient dans son nouveau roman "Douces déroutes" avec des pages pleines de bruit, de fureur et de beauté. Port-au-Prince bouillonne et les personnages qui l'habitent ne font pas dans le détails. Ils prennent tout ce que la vie propose.

Le cinquième roman de Yanick Lahens s’ouvre sur une lettre d’amour et d’adieu, suivie d’un assassinat, celui d’un juge qui a refusé de se taire dans un pays où "nommer certaines choses est devenu un délit". Qui l’a tué? L'écrivaine haïtienne, lauréate du prix Femina en 2014, aime raconter des histoires et ouvrir sur un mystère qui retient l’attention du lecteur, même si l’enjeu va bien au-delà du plaisir d’écrire.

Pour raconter son pays, son actualité, ses drames et ses forces, Yanick Lahens, qui est une citoyenne engagée et lucide, a choisi la littérature qui permet une approche sensible. Ainsi, sous sa plume, la capitale devient un personnage principal, un organisme vivant et sensuel, à l’image de Brune, la fille du juge assassiné, chanteuse de talent qui porte aussi les colères de l’auteure.

Port-au-Prince, capitale "gueule ouverte"

Yanick Lahens nous décrit une ville à l’agonie, mais ce qui frappe, c’est tout le contraire: à travers son écriture très poétique et imagée, le pouls de la ville bat encore et fort. Une pulsation que l’auteure attribue à la force de la vie, de créativité de ses habitants et d’une jeunesse qui investit chaque lieu possible malgré une reconstruction qui se fait attendre. Ainsi les bibliothèques qui surgissent dans les quartiers les plus improbables et qui se transforment parfois en petits centres culturels. En Haïti et c’est un paradoxe, on lit beaucoup.

Quand Cyprien ralentit au feu rouge, les hurlements des sirènes sont encore loin derrière lui. Hanté par les images de la nuit, il ne les entend pas et allume machinalement la radio. Tu es une merveille de la nature! Un peuple de génies créateurs! Tu es Audi! Tu es Haïti!

La couverture du livre "Douces déroutes" de Yanick Lahens.
"Douces déroutes", Yanick Lahens (Sabine Wespieser Editeur)

L’impact du prix Femina sur le public européen francophone est connu. "Chez nous aussi", souligne Yanick Lahens qui, jusqu’à récemment, se réservait les droits de ses livres afin de les faire éditer en Haïti, question de prix bien sûr. Relevons le geste fort de son éditrice française, Sabine Wespieser qui, depuis "Guillaume et Nathalie" (2013), propose ses ouvrages, là-bas, à moitié prix. Et cela change tout.

L’urgence de vivre

Port-au-Prince est au cœur du récit et les personnages qui peuplent la capitale sont nombreux, miroir de la diversité sociale. "Chacun d’eux représente une facette de la ville, mais le roman permet la complexité, il ne s’agit pas d’archétypes", souligne Yanick Lahens à la RTS.

Il y a donc, pour n’en citer que quelques-uns, le juge que l’auteure tue au début du roman, sa fille Brune, unique soprano de l’île, l’oncle Pierre qui ouvre sa porte et sa table aux copains de sa nièce et qui incarne un pan de l’histoire du pays, Jojo le flingueur, Ezéchiel l’étudiant qui croit à la violence et à la poésie, Cyprien l’avocat stagiaire qui rêve d’une Audi et qui, pour s’élever, acceptera tous les compromis, Francis, le photographe français qui tente de comprendre et, en basse continue, la foule dont la rumeur monte jusqu’à nous.

Tout va très vite. Vite, car le récit se déroule sur quelques jours, vite aussi, car il y a urgence de vivre. Les personnages de Yanick Lahens ont les pieds dans la boue, mais leurs yeux veulent regarder les étoiles. En Haïti, paraît-il, la violence n’est jamais totale.

Anik Schuin/jd

"Douces déroutes" de Yanick Lahens (Sabine Wespieser Editeur)

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