George Orwell, conteur de nos peurs

Depuis l'élection de Donald Trump, l'auteur britannique connaît un regain d'intérêt.

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Qui était George Orwell?

L'auteur anglais Eric Blair (George Orwell) 1903-1950 à Southwell Beach en 1934.
L'auteur anglais Eric Blair (George Orwell) 1903-1950 à Southwell Beach en 1934. [The Art Archive / The Picture Desk - The Art Archive]
 

Ses oeuvres

Romancier, essayiste, chroniqueur, George Orwell (de son vrai nom Eric Arthur Blair) a fait de son pseudonyme un adjectif. On dit "orwellien" quand il s'agit de brocarder l'hyper-surveillance, de dénoncer les ravages de la novlangue, de se méfier du culte de la personnalité ou de stigmatiser la délation généralisée.

>> Ecouter le commentaire de Michel Porret sur "1984":

Les ventes du célébrissime livre d'Orwell ont explosé depuis l'élection de Donald Trump.
Toby Melville - Reuters
Forum - Publié le 14 février 2017

L'oeuvre d'Orwell est empreinte de ses engagements qui, eux-mêmes, sont le fruit de ses expériences sur le terrain. Ses deux livres les plus fameux restent "La ferme des animaux" (1944), refusé par quatre éditeurs qui estimaient que sa dénonciation du stalinisme était prématurée alors que l'Allemagne n'avait pas encore capitulé, ainsi que "1984" (1948), fable sur le totalitarisme.

La traduction en français, et la publication en 2009, de ses "Ecrits politiques" de 1928 à 1949, témoignent de son cheminement intellectuel. Ses réflexions sur la démocratie, sa dénonciation de l'empire britannique, sa vision de l'information, sa critique des intellectuels aveugles et son "patriotisme révolutionnaire" sont autant d'étapes dans sa trajectoire atypique.

Orwell croit en la vertu de l'expérience, rien ne l'agace autant que les théoriciens, "ces mouches de salon".

Sa vie

Il fut oppresseur avant d'être oppressé.

Né le 25 juin 1903 en Inde dans une famille bourgeoise qui doit sa prospérité à l'impérialisme britannique, le jeune Orwell se destine à une carrière de policier en Birmanie, après des études au prestigieux Collège d’Eton. 

Cinq ans plus tard, en 1927, il quitte la Birmanie profondément écœuré par le système colonial, expression de la violence pure, dont il fait un puissant compte rendu dans "Une histoire birmane". Orwell la résume par cette formule: "L’un maintient l’indigène à terre pendant que l’autre lui fait les poches."

De retour en Angleterre, il annonce qu'il sera écrivain, alors que de son propre aveu, il n'a aucune disposition pour l'écriture. Comme pour se libérer d'une culpabilité de classe, il vit dans les bas-fonds londoniens, puis quelques mois à Paris, où il fréquente les plus démunis d'entre les démunis. Il en tire un ouvrage, "La dèche à Paris et Londres" en 1933. Succès d'estime. Sa fréquentation des mineurs dans le nord de l'Angleterre, au coeur du prolétariat, le convertit au socialisme.

En 1936, il part en Espagne pour y rédiger des articles mais surtout pour combattre dans les milices du POUM (le Parti ouvrier d'unification marxiste). Il est blessé à la gorge. En 1937, il assiste à Barcelone à la liquidation des anarchistes et des socialistes révolutionnaires par les communistes dʹobédience stalinienne. Il racontera dans "Hommage à la Catalogne" comment ses yeux se sont dessillés. Son discours est autant une critique du pouvoir franquiste que la dénonciation des agissements des groupes stalinistes. Une grande partie des thèmes développés dans cet essai personnel se retrouva dans "1984".

Il meurt le 21 janvier 1950 d'une pneumonie contractée plusieurs années auparavant.

 

 

 

 

 

Dans des temps de tromperie généralisée, le seul fait de dire la vérité est un acte révolutionnaire.

George Orwell

"1984", classique de la dystopie

"1984" s'impose aujourd'hui comme le modèle de la littérature cauchemardesque, un classique dystopique, dont l'impact est mesuré chaque fois que nos libertés individuelles se rétrécissent, que la technologie s'amplifie et que la vérité est considérée comme une hypothèse idéologique. Le roman a d'ailleurs connu une vente record après l'élection de Donald Trump en novembre 2016, et un pic après les déclarations de sa conseillère considérant les "fake news" comme une "vérité alternative".

  >> A écouter, le lien entre Donald Trump et le succès des livres dystopiques:

Chantal Delsol.
DR
Haute définition - Publié le 19 février 2017

Ecrit comme un avertissement à la gauche britannique trop complaisante avec le régime de Staline, le roman était à l'origine intitulé "1948". Affolé par sa vision sombre, l'éditeur, craignant la réaction du public, lui recommande de modifier la date, d'invertir les deux derniers chiffres pour qu'il devienne un roman d'anticipation.

Le roman dénonce un totalitarisme universel qui peut se caractériser par quelques critères-clé: l'existence d'un parti unique qui interdit le pluralisme; un Etat qui a le monopole de la vérité et qui dévore la société civile, avec tout ce que cela implique de restrictions de liberté individuelle et d'opinion, mais aussi de privation d'intimité. Enfin, une fois la société civile mise à genou et la vie privée réduite à néant, la moindre faute professionnelle ou comportementale est comprise comme une opposition au régime, un acte de sabotage, et mérite donc punition.

L'égalité, une utopie?

Un extrait de "La Ferme des animaux", film d'animation de Joy Batchelor et John Halas (1954)
Un extrait de "La Ferme des animaux", film d'animation de Joy Batchelor et John Halas (1954) [Halas and Batchelor Cartoon Film / Archives du 7eme Art / Photo12/AFP]

Tous les animaux sont égaux mais certains sont plus égaux que d'autres.

George Orwell, "La Ferme des animaux"

Et le cochon est devenu homme

L'affiche du film d'animation de John Halas et Joy Batchelor (1954)
L'affiche du film d'animation de John Halas et Joy Batchelor (1954) [Halas and Batchelor Cartoon Film / Archives du 7eme Art / Photo12/afp]

"L'Homme est la seule créature qui consomme sans produire. Il ne donne pas de lait, il ne pond pas d'oeufs, il est trop débile pour pousser la charrue, bien trop lent pour attraper un lapin. Pourtant le voici suzerain de tous les animaux. Il distribue les tâches entre eux, mais ne leur donne en retour que la maigre pitance qui les maintient en vie. Puis il garde pour lui les surplus. Qui laboure le sol? Nous! Qui le féconde? Notre fumier! Et pourtant pas un parmi nous qui n'ait que sa peau pour tout bien. ("La ferme des animaux")

A partir de ce constat, les animaux vont se rebeller contre les humains, avec, à leur tête, les cochons. Après toutes sortes de péripéties, le porc Napoléon prend le pouvoir. Il élimine brutalement ses opposants, faisant de son espèce la classe privilégiée. Finalement les cochons se mettent sur deux pattes et dirigent les autres animaux au fouet. Fin de l'histoire: les cochons sont devenus des hommes! Et l'utopie, une dystopie.

>> A écouter: La chronique sur le spectacle "La ferme des animaux" dans Vertigo

La pièce de théâtre "La Ferme des animaux".
DR
Vertigo - Publié le 23 janvier 2018

Visionnaire ou dépassé?

Pour Christian Denisart, metteur en scène de "La Ferme des animaux" à la Grange de Dorigny, à Lausanne - puis en tournée en Suisse romande -  la fable est plus contemporaine que jamais: "En relisant le texte, je me suis rendu compte que ce qui était sensé être une satire du régime soviétique était en train de se produire dans nos démocraties. On commence à y réécrire l'histoire et il est de plus en plus difficile de démêler le vrai du faux."

>> A écouter l'interview du metteur en scène Christian Denisart:

Christian Denisart, musicien.
Eloïse Nussbaum -
L'invité du 12h30 - Publié le 19 janvier 2018
 

Pour Boris Vejdovsky, professeur de littérature américaine à l'Université de Lausanne, la fable est déjà dépassée car un changement s'est produit: la perte du sens commun, né avec les Lumières, et qui est à la base de nos systèmes démocratiques.

Plusieurs raisons à ce changement: la fatigue des démocraties représentatives, la domination de l'économique sur le politique et l'érosion des médias traditionnels au profit des réseaux sociaux.

>> A écouter: "Les romans de George Orwell semblent être toujours d'actualité" dans Tout en monde 

"La ferme des animaux" mise en scène de Christian Denisart à la Grange Dorigny à Lausanne.
Mehdi Benkler - Grange de Dorigny
Tout un monde - Publié le 22 janvier 2018

Tous ces éléments contribuent, selon Boris Vejdovsky, à cette perte du sens commun: "George Orwell annonçait d'une certaine façon ce que nous vivons aujourd'hui. Et de ce point de vue-là, relire Orwell est très intéressant. Ce que l'écrivain ne nous donne pas, et ça, c'est la littérature d'aujourd'hui qui devra le fournir, c'est la réponse, la clé à ces dérives qu'Orwell annonçait il y a déjà septante ans."

Un peuple qui élit des corrompus, des renégats, des imposteurs, des voleurs et des traitres n'est pas victime! Il est complice.

George Orwell, dans "Ecrits politiques de 1928 à 1949"

Les intuitions d'Orwell

En janvier 1984, le pionnier de l'Europe fédérale, Denis de Rougemont, était interrogé sur "1984". L'intellectuel devait valider ou invalider les thèses du romancier britannique. Le Suisse reconnaît quatre grandes intuitions à Orwell: l'équilibre de la terreur nucléaire qui permet d'assurer le pouvoir, l'accumulation des armes qu'on est bien décidé à ne pas employer parce qu'elle favorise l'économie, le développement fulgurant de la technologie au service du pouvoir et l'usage de la novlangue pour tordre la réalité. Il cite, notamment, le glissement sémantique dans les sociétés démocratiques qui consiste à rebaptiser le ministère de la guerre en ministère de la sécurité.

>> A écouter l'entretien avec Denis de Rougememont:

L'écrivain George Orwell.
Keystone
L'horloge de sable - Publié le 09 juin 2012

Pour Denis de Rougemont, au-delà du côté Tintin de Big Brother, la préscience d'Orwell a été de comprendre combien la technologie pouvait être le levier de la désinformation.

L'auteur de "L'Amour et l'Occident" lui conteste cependant l'appellation de prophète parce qu'un prophète est celui qui avertit des dangers et qui, surtout, propose des alternatives. Sa vision d'une Europe atone le gêne également.

Le cinéma

"1984" a été porté deux fois fois au cinéma: en 1954 et 1984, année éponyme. Il a également inspiré "Brazil" de Terry Gilliam, moins littéralement fidèle mais plus offensif sur le plan visuel.

A noter que "Les Temps modernes" de Chaplin (1936), où l'on entend le patron de l'usine donner ses ordres et surveiller les cadences via plusieurs écrans de télévision, aurait inspiré la figure du Big Brother de George Orwell.

"1984", tourné en 1956, par Michael Anderson
"1984", tourné en 1956, par Michael Anderson [Holiday Film Productions Ltd / Collection ChristopheL]

Crédits

Texte et réalisation web: Marie-Claude Martin

RTS Culture

Janvier 2018